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donna pour l’aider le duc de Vendôme[1]. Il arriva ce qu’on ne voit que trop souvent : le grand capitaine ne fut pas assez écouté, et le conseil du prince balança souvent les raisons du général. Il se forma deux partis ; et dans l’armée des alliés il n’y en avait qu’un, celui de la cause commune. Le prince Eugène était alors sur le Rhin ; mais toutes les fois qu’il fut avec Marlborough, ils n’eurent jamais qu’un sentiment.

Le duc de Bourgogne était supérieur en forces : la France, que l’Europe croyait épuisée, lui avait fourni une armée de près de cent mille hommes, et les alliés n’en avaient alors que quatre-vingt mille. Il avait encore l’avantage des négociations dans un pays si longtemps espagnol, fatigué de garnisons hollandaises, et où beaucoup de citoyens penchaient pour Philippe V. Des intelligences lui ouvrirent les portes de Gand et d’Ypres ; mais les manœuvres de guerre firent évanouir le fruit des manœuvres de politique. La division, qui mettait de l’incertitude dans le conseil de guerre, fit que d’abord on marcha vers la Dandre, et que deux heures après on rebroussa vers l’Escaut, à Oudenarde : ainsi on perdit du temps. On trouva le prince Eugène et Marlborough qui n’en perdaient point, et qui étaient unis. (11 juillet 1708) On fut mis en déroute vers Oudenarde : ce n’était pas une grande bataille, mais ce fut une fatale retraite. Les fautes se multiplièrent. Les régiments allaient où ils pouvaient, sans recevoir aucun ordre. Il y eut même plus de quatre mille hommes qui furent pris en chemin, par l’armée ennemie, à quelques milles du champ de bataille.

L’armée, découragée, se retira sans ordre sous Gand, sous Tournai, sous Ypres, et laissa tranquillement le prince Eugène, maître du terrain, assiéger Lille avec une armée moins nombreuse.

Mettre le siège devant une ville aussi grande et aussi fortifiée que Lille, sans être maître de Gand, sans pouvoir tirer ses convois que d’Ostende, sans les pouvoir conduire que par une chaussée étroite, au hasard d’être à tout moment surpris, c’est ce que l’Europe appela une action téméraire, mais que la mésintelligence et l’esprit d’incertitude qui régnaient dans l’armée française rendirent excusable ; c’est enfin ce que le succès justifia. Leurs grands convois, qui pouvaient être enlevés, ne le furent point. Les troupes qui les escortaient, et qui devaient être battues

  1. « L’eau et le feu ne sont pas plus différents et plus incompatibles que l’étaient Mgr le duc de Bourgogne et M. de Vendôme », dit Saint-Simon.