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courage, mais incapable de celles qui exigeaient de l’art, de la méditation, et du temps, pressait ce siège contre toutes les règles. Le maréchal de Vauban, le seul général peut-être qui aimât mieux l’État que soi-même, avait proposé au duc de La Feuillade de venir diriger le siège comme ingénieur, et de servir dans son armée comme volontaire ; mais la fierté de La Feuillade prit les offres de Vauban pour de l’orgueil caché sous de la modestie. Il fut piqué que le meilleur ingénieur de l’Europe lui voulût donner des avis. Il manda, dans une lettre que j’ai vue : J’espère prendre Turin à la Cohorn. Ce Cohorn était le Vauban des alliés, bon ingénieur, bon général, et qui avait pris plus d’une fois des places fortifiées par Vauban. Après une telle lettre, il fallait prendre Turin ; mais, l’ayant attaqué par la citadelle, qui était le côté le plus fort, et n’ayant pas même entouré toute la ville, des secours, des vivres, pouvaient y entrer ; le duc de Savoie pouvait en sortir, et plus le duc de La Feuillade mettait d’impétuosité dans des attaques réitérées et infructueuses, plus le siège traînait en longueur.

Le duc de Savoie sortit de la ville avec quelques troupes de cavalerie, pour donner le change au duc de La Feuillade. Celui-ci se détache du siège pour courir après le prince, qui, connaissant mieux le terrain, échappe à ses poursuites. La Feuillade manque le duc de Savoie, et la conduite du siège en souffre.

Presque tous les historiens ont assuré que le duc de La Feuillade ne voulait point prendre Turin : ils prétendent qu’il avait juré à Mme la duchesse de Bourgogne de respecter la capitale de son père ; ils débitent que cette princesse engagea Mme de Maintenon à faire prendre toutes les mesures qui furent le salut de cette ville. Il est vrai que presque tous les officiers de cette armée en ont été longtemps persuadés ; mais c’était un de ces bruits populaires qui décréditent le jugement des nouvellistes, et qui déshonorent les histoires. Il eût été d’ailleurs bien contradictoire que le même général eût voulu manquer Turin et prendre le duc de Savoie.

Depuis le 13 mai jusqu’au 20 juin, le duc de Vendôme, au bord de l’Adige, favorisait ce siège ; et il comptait, avec soixante-dix bataillons et soixante escadrons, fermer tous les passages au prince Eugène.

Le général des Impériaux manquait d’hommes et d’argent. Les merciers de Londres lui prêtèrent environ six millions de nos livres : il fit enfin venir des troupes des cercles de l’empire. La lenteur de ces secours eût pu perdre l’Italie ; mais la lenteur du siège de Turin était encore plus grande.