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magnanimité dans les Anglais, que la populace avait pris pour des barbares impitoyables parce qu’ils étaient hérétiques.

À la perte de Barcelone se joignit encore l’humiliation de vouloir inutilement la reprendre. Philippe V, qui avait pour lui la plus grande partie de l’Espagne, n’avait ni généraux, ni ingénieurs, ni presque de soldats. La France fournissait tout. Le comte de Toulouse revient bloquer le port avec vingt-cinq vaisseaux qui restaient à la France. Le maréchal de Tessé forme le siège avec trente et un escadrons et trente-sept bataillons ; mais la flotte anglaise arrive ; la française se retire ; le maréchal de Tessé lève le siège avec précipitation. Il laisse dans son camp des provisions immenses : il fuit, et abandonne quinze cents blessés à l’humanité du comte Péterborough. Toutes ces pertes étaient grandes : on ne savait s’il en avait plus coûté auparavant à la France pour vaincre l’Espagne qu’il lui en coûtait alors pour la secourir. Toutefois le petit-fils de Louis XIV se soutenait par l’affection de la nation castillane, qui met son orgueil à être fidèle, et qui persistait dans son choix.

Les affaires allaient bien en Italie. Louis XIV était vengé du duc de Savoie. Le duc de Vendôme avait d’abord repoussé avec gloire le prince Eugène, à la journée de Cassano, près de l’Adda (16 août 1705) : journée sanglante, et l’une de ces batailles indécises pour lesquelles on chante des deux côtés des Te Deum, mais qui ne servent qu’à la destruction des hommes sans avancer les affaires d’aucun parti. (19 avril 1706) Après la bataille de Cassano, il avait gagné pleinement celle de Calcinato[1], en l’absence du prince Eugène ; et ce prince, étant arrivé le lendemain de la bataille, avait vu encore un détachement de ses troupes entièrement défait. Enfin les alliés étaient obligés de céder tout le terrain au duc de Vendôme. Il ne restait plus guère que Turin à prendre. On allait l’investir : il ne paraissait pas possible qu’on le secourût. Le maréchal de Villars, vers l’Allemagne, poussait le prince de Bade. Villeroi commandait en Flandre une armée de quatre-vingt mille hommes, et il se flattait de réparer contre Marlborough le malheur qu’il avait essuyé en combattant le prince Eugène. Son trop de confiance en ses propres lumières fut plus que jamais funeste à la France.

  1. C’était, à la vérité, un comte de Revontlau, né en Danemark, qui commandait au combat de Calcinato ; mais il n’y avait que des troupes impériales.

    La Beaumelle dit à ce sujet, dans ses Notes sur l’Histoire du Siècle de Louis XIV, que « les Danois ne valent pas mieux ailleurs que chez eux ». Il faut avouer que c’est une chose rare de voir un tel homme outrager ainsi toutes les nations. (Note de Voltaire.)