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avait débarqué avec dix-huit cents soldats dans l’isthme qui est au nord derrière la ville ; mais, de ce côté-là, un rocher escarpé rend la ville inattaquable. La flotte tira en vain quinze mille coups de canon. Enfin des matelots, dans une de leurs réjouissances, s’approchèrent dans des barques, sous le môle, dont l’artillerie devait les foudroyer ; elle ne joua point. Ils montent sur le môle ; ils s’en rendent maîtres ; les troupes y accourent ; il fallut que cette ville imprenable se rendît (4 août 1704). Elle est encore aux Anglais dans le temps que j’écris[1]. L’Espagne, redevenue une puissance sous le gouvernement de la princesse de Parme, seconde femme de Philippe V, et victorieuse depuis, en Afrique et en Italie, voit encore, avec une douleur impuissante, Gibraltar aux mains d’une nation septentrionale, dont les vaisseaux fréquentaient à peine, il y à deux siècles, la mer Méditerranée.

Immédiatement après la prise de Gibraltar, la flotte anglaise, maîtresse de la mer, attaqua, à la vue de Malaga, le comte de Toulouse, amiral de France : bataille indécise à la vérité, mais dernière époque de la puissance de Louis XIV. Son fils naturel, le comte de Toulouse, amiral du royaume, y commandait cinquante vaisseaux de ligne et vingt-quatre galères. Il se retira avec gloire et sans perte. (Mars 1705) Mais depuis, le roi ayant envoyé treize vaisseaux pour attaquer Gibraltar, tandis que le maréchal de Tessé l’assiégeait par terre, cette double témérité perdit à la fois et l’armée et la flotte. Une partie des vaisseaux fut brisée par la tempête ; une autre, prise par les Anglais à l’abordage, après une résistance admirable ; une autre, brûlée sur les côtes d’Espagne. Depuis ce jour, on ne vit plus de grandes flottes françaises, ni sur l’Océan, ni sur la Méditerranée. La marine rentra presque dans l’état dont Louis XIV l’avait tirée, ainsi que tant d’autres choses éclatantes qui ont eu sous lui leur orient et leur couchant.

Ces mêmes Anglais, qui avaient pris pour eux Gibraltar, conquirent en six semaines le royaume de Valence et de Catalogne[2], pour l’archiduc Charles. Ils prirent Barcelone par un hasard qui fut l’effet de la témérité des assiégeants.

  1. En 1740. (Note de Voltaire.) — Cette place est restée aux Anglais à la paix de 1748, à celle de 1763, et enfin à celle de 1783, après avoir essuyé un long blocus. Une armée combinée d’Espagnols et de Français, commandée par M. le duc de Crillon, qui venait de prendre Minorque, se préparait, en 1782, à tenter une attaque contre Gibraltar du côté de la mer ; mais les batteries flottantes destinées à en détruire les défenses furent brûlées par les boulets rouges de la place. (K.)
  2. Ou mieux le royaume de Valence et la Catalogne.