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partisans qu’il avait en Catalogne et en Aragon[1]. Cet archiduc, depuis empereur, et alors second fils de l’empereur Léopold, n’ayant rien que ce titre, était allé sur la fin de 1703, presque sans suite, à Londres, implorer l’appui de la reine Anne.

Alors parut toute la puissance des Anglais. Cette nation, si étrangère dans cette querelle, fournit au prince autrichien deux cents vaisseaux de transport, trente vaisseaux de guerre joints à dix vaisseaux hollandais, neuf mille hommes de troupes, et de l’argent pour aller conquérir un royaume. Mais cette supériorité que donnent le pouvoir et les bienfaits n’empêchait pas que l’empereur, dans sa lettre à la reine Anne, présentée par l’archiduc, ne refusât à cette souveraine, sa bienfaitrice, le titre de Majesté : on ne la traitait que de Sérénité[2], selon le style de la cour de Vienne, que l’usage seul pouvait justifier, et que la raison a fait changer depuis, quand la fierté a plié sous la nécessité.


CHAPITRE XX.

PERTES EN ESPAGNE : PERTES DES BATAILLES DE RAMILLIES ET DE TURIN, ET LEURS SUITES.


Un des premiers exploits de ces troupes anglaises fut de prendre Gibraltar, qui passait avec raison pour imprenable. Une longue chaîne de rochers escarpés en défendent toute approche du côté de terre : il n’y a point de port. Une baie longue, mal sûre et orageuse, y laisse les vaisseaux exposés aux tempêtes et à l’artillerie de la forteresse et du môle : les bourgeois seuls de cette ville la défendraient contre mille vaisseaux et cent mille hommes ; mais cette force même fut la cause de la prise. Il n’y avait que cent hommes de garnison : c’en était assez ; mais ils négligeaient un service qu’ils croyaient inutile. Le prince de Hesse

  1. Voltaire passe sous silence les débuts des alliés, qui ne furent pas heureux. Louis XIV avait envoyé Berwick, fils naturel de Jacques II, tenir tête en Portugal à l’archiduc Charles. Mais Voltaire n’aimait pas Berwick, et c’est pourquoi il oublie. (G. A.)
  2. Reboulet dit que la chancellerie allemande donnait aux rois le titre de Dilection ; mais c’est celui des électeurs. (Note de Voltaire.)