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heim. Les vainqueurs y eurent près de cinq mille morts, et près de huit mille blessés, et le plus grand nombre du côté du prince Eugène. L’armée française y fut presque entièrement détruite. De soixante mille hommes, si longtemps victorieux, on n’en rassembla pas plus de vingt mille effectifs.

Environ douze mille morts, quatorze mille prisonniers, tout le canon, un nombre prodigieux d’étendards et de drapeaux, les tentes, les équipages, le général de l’armée, et douze cents officiers de marque, au pouvoir du vainqueur, signalèrent cette journée. Les fuyards se dispersèrent ; près de cent lieues de pays furent perdues en moins d’un mois. La Bavière entière, passée sous le joug de l’empereur, éprouva tout ce que le gouvernement autrichien irrité avait de rigueur, et ce que le soldat vainqueur a de rapacité et de barbarie. L’électeur, se réfugiant à Bruxelles, rencontra sur le chemin son frère l’électeur de Cologne, chassé comme lui de ses États ; ils s’embrassèrent en versant des larmes. L’étonnement et la consternation saisirent la cour de Versailles, accoutumée à la prospérité. La nouvelle de la défaite vint au milieu des réjouissances pour la naissance d’un arrière-petit-fils de Louis XIV. Personne n’osait apprendre au roi une vérité si cruelle. Il fallut que Mme de Maintenon se chargeât de lui dire qu’il n’était plus invincible.

On a dit, et on a écrit, et toutes les histoires ont répété que l’empereur fit ériger dans les plaines de Bleinheim un monument de cette défaite, avec une inscription flétrissante[1] pour le roi de France ; mais ce monument n’exista jamais. Il n’y a eu que l’Angleterre qui en ait érigé un à la gloire du duc de Marlborough. La reine et le parlement lui ont fait bâtir dans sa principale terre un palais immense qui porte le nom de Bleinheim.

  1. Reboulet assure que l’empereur Léopold fit ériger cette pyramide : on le crut en effet en France ; le maréchal de Villars, en 1707, envoya cinquante maîtres pour la détruire ; on ne trouva rien. Le continuateur de Thoyras, qui n’a écrit que d’après les journaux de la Haye, suppose cette inscription, et propose même de la changer en faveur des Anglais. Elle fut imaginée en effet par des Français réfugiés oisifs. Il était très-commun alors, et il l’est encore aujourd’hui, de donner ses imaginations ou des contes populaires pour des vérités certaines. Autrefois les mémoires manquaient à l’histoire, aujourd’hui la multiplicité des mémoires lui nuit. Le vrai est noyé dans un océan de brochures. (Note de Voltaire.) — Voici l’inscription proposée : « Agnoscat tandem Ludovicus XIV neminem debere ante obitum aut felicem aut magnum vocari ; Que Louis XIV reconnaisse enfin que personne, avant sa mort, ne doit être appelé ni grand ni heureux. » (G. A.) — Le continuateur de Thoyras dont parle Voltaire est David Durand, auteur des onzième et douzième volumes de l’Histoire d’Angleterre, in-4°. Les dix premiers sont de Rapin Thoyras. (B.)