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peu de la conduite des souverains. L’événement seul a fait voir à la fin qu’il ne manqua pas, au moins dans son traité, aux lois de la politique[1] ; mais il y manqua dans un autre point bien essentiel : ce fut en laissant ses troupes à la merci des Français, tandis qu’il traitait avec l’empereur. (19 août 1703) Le duc de Vendôme les fit désarmer. Elles n’étaient à la vérité que de cinq mille hommes ; mais ce n’était pas un petit objet pour le duc de Savoie.

À peine la maison de Bourbon a-t-elle perdu cet allié qu’elle apprend que le Portugal est déclaré contre elle[2]. Pierre, roi de Portugal, reconnaît l’archiduc Charles pour roi d’Espagne. Le conseil impérial, au nom de cet archiduc, démembrait, en faveur de Pierre II, une monarchie dans laquelle il n’avait pas encore une ville : il lui cédait, par un de ces traités qui n’ont point eu d’exécution, Vigo, Bayonne, Alcantara, Badajoz, une partie de l’Estramadoure, tous les pays situés à l’occident de la rivière de la Plata en Amérique ; en un mot, il partageait ce qu’il n’avait pas, pour acquérir ce qu’il pourrait en Espagne.

Le roi de Portugal, le prince de Darmstadt, ministre de l’archiduc, l’amirante de Castille, son partisan, implorèrent même le secours du roi de Maroc. Non-seulement ils firent des traités avec ce barbare pour avoir des chevaux et du blé, mais ils demandèrent des troupes. L’empereur de Maroc, Muley Ismaël, le tyran le plus guerrier et le plus politique qui fût alors chez les nations mahométanes, ne voulut envoyer ses troupes qu’à des conditions dangereuses pour la chrétienté, et honteuses pour le roi de Portugal : il demandait en otage un fils de ce roi, et des villes. Le traité n’eut point lieu. Les chrétiens se déchirèrent de leurs propres mains, sans y joindre celles des barbares. Ce secours d’Afrique ne valait pas, pour la maison d’Autriche, celui d’Angleterre et de Hollande.

Churchill, comte et ensuite duc de Marlborough, déclaré général des troupes anglaises et hollandaises dès l’an 1702, fut l’homme le plus fatal à la grandeur de la France qu’on eût vu depuis plusieurs siècles. Il n’était pas comme ces généraux auxquels un ministre donne par écrit le projet d’une campagne, et

  1. Louis XIV lui avait un moment promis l’échange de la Savoie et de Nice contre le Milanais ; mais, pour ne pas mécontenter les Espagnols, il semblait avoir oublié sa promesse. (G. A.)
  2. Le Portugal traita avec l’Angleterre et la Hollande le 16 mai 1703 ; et le 27 décembre de la même année, il passait avec l’Angleterre seule le traité, dit traité Methuen, qui fit de ce pays une colonie anglaise. Voir de Garden, Traités de paix. (G. A.)