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lumières que le péril rendait plus vives, et ces jours d’action, il les cherchait toujours ; moins fait, à ce qu’on disait, pour une guerre défensive, et aussi propre à l’offensive que le prince Eugène.

Ce désordre et cette négligence qu’il portait dans les armées, il l’avait à un excès surprenant dans sa maison, et même sur sa personne : à force de haïr le faste, il en vint à une malpropreté cynique dont il n’y a point d’exemple ; et son désintéressement, la plus noble des vertus, devint en lui un défaut qui lui fit perdre, par son dérangement, beaucoup plus qu’il n’eût dépensé en bienfaits. On l’a vu manquer souvent du nécessaire. Son frère le grand-prieur, qui commanda sous lui en Italie, avait tous ces mêmes défauts, qu’il poussait encore plus loin, et qu’il ne rachetait que par la même valeur. Il était étonnant de voir deux généraux ne sortir souvent de leur lit qu’à quatre heures après midi, et deux princes, petit-fils de Henri IV, plongés dans une négligence de leurs personnes dont les plus vils des hommes auraient eu honte.

Ce qui est plus surprenant encore, c’est ce mélange d’activité et d’indolence avec lequel Vendôme fit contre Eugène une guerre vive d’artifice, de surprises, de marches, de passages de rivières, de petits combats souvent aussi inutiles que meurtriers, de batailles sanglantes où les deux partis s’attribuaient la victoire : (15 auguste 1702) telle fut celle de Luzara, pour laquelle les Te Deum furent chantés à Vienne et à Paris. Vendôme était vainqueur toutes les fois qu’il n’avait pas affaire au prince Eugène en personne ; mais, dès qu’il le retrouvait en tête, la France n’avait plus aucun avantage.

(Janvier 1703) Au milieu de ces combats et des sièges de tant de châteaux et de petites villes, des nouvelles secrètes arrivent à Versailles que le duc de Savoie, petit-fils d’une sœur de Louis XIII, beau-père du duc de Bourgogne, beau-père de Philippe V, va quitter les Bourbons, et marchande l’appui de l’empereur. Tout le monde est surpris qu’il abandonne à la fois ses deux gendres, et même, à ce qu’on croit, ses véritables intérêts. Mais l’empereur lui promettait tout ce que ses gendres lui avaient refusé : le Montferrat-Mantouan, Alexandrie, Valence, les pays entre le Pô et le Tanaro, et plus d’argent que la France ne lui en donnait. Cet argent devait être fourni par l’Angleterre, car l’empereur en avait à peine pour soudoyer ses armées. L’Angleterre, la plus riche des alliés, contribuait plus qu’eux tous pour la cause commune. Si le duc de Savoie consulta peu les lois des nations et celles de la nature, c’est une question de morale, laquelle se mêle