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non comme un souverain, maître des barrières que la nature a mises entre la France et l’Italie. L’amitié de ce souverain ne fut pas aussi ménagée qu’elle était nécessaire[1]. La cour pensa que la crainte serait le seul nœud qui le retiendrait, et qu’une armée française, dont environ six à sept mille soldats piémontais étaient sans cesse environnés, répondrait de sa fidélité. Le maréchal de Villeroi agit avec lui comme son égal dans le commerce ordinaire, et comme son supérieur dans le commandement. Le duc de Savoie avait le vain titre de généralissime ; mais le maréchal de Villeroi l’était. Il ordonna d’abord que l’on attaquât le prince Eugène au poste de Chiari, près de l’Oglio. (11 septembre 1701) Les officiers généraux jugeaient qu’il était contre toutes les règles de la guerre d’attaquer ce poste, pour des raisons décisives : c’est qu’il n’était d’aucune conséquence, et que les retranchements en étaient inabordables ; qu’on ne gagnait rien en le prenant, et que, si on le manquait, on perdait la réputation de la campagne. Villeroi dit au duc de Savoie qu’il fallait marcher, et envoya un aide de camp ordonner de sa part au maréchal de Catinat d’attaquer. Catinat se fit répéter l’ordre trois fois, puis se tournant vers les officiers qu’il commandait : « Allons donc, dit-il, messieurs, il faut obéir. » On marcha aux retranchements. Le duc de Savoie, à la tête de ses troupes, combattit comme un homme qui aurait été content de la France. Catinat chercha à se faire tuer. Il fut blessé ; mais, tout blessé qu’il était, voyant les troupes du roi rebutées, et le maréchal de Villeroi ne donnant point d’ordre, il fit la retraite ; après quoi il quitta l’armée, et vint à Versailles rendre compte de sa conduite au roi, sans se plaindre de personne.

(2 février 1702) Le prince Eugène conserva toujours sa supériorité sur le maréchal de Villeroi. Enfin, au cœur de l’hiver, un jour que ce maréchal dormait avec sécurité dans Crémone, ville assez forte et munie d’une très-grande garnison, il est réveillé au bruit des décharges de mousqueterie. Il se lève en hâte, monte à cheval ; la première chose qu’il rencontre, c’est un escadron ennemi. Le maréchal aussitôt est fait prisonnier, et conduit hors de la ville, sans savoir ce qui s’y passait, et sans pouvoir imaginer la cause d’un événement si étrange. Le prince Eugène était déjà dans Crémone. Un prêtre, nommé Bozzoli, prévôt de Sainte-

  1. Le duc faisait contre nous ce qu’il avait fait pour nous avant la paix de Rysvick. Dès le 5 Janvier 1702, il avait traité avec Eugène, sans se déclarer ouvertement, et en restant toujours à nos côtés. Il correspondait avec l’ennemi, paraît-il ; mais, pour cacher son jeu sans doute, il ne se battait pas moins fort bravement. (G. A.)