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jours du règne d’un Bourbon. La maison d’Autriche avait des partisans dans plus d’une province de cette monarchie. La Catalogne semblait prête à secouer le nouveau joug, et à se donner à l’archiduc Charles. Il était impossible que le Portugal ne se rangeât tôt ou tard du côté de la maison d’Autriche. Son intérêt visible était de nourrir chez les Espagnols, ses ennemis naturels, une guerre civile dont Lisbonne ne pouvait que profiter. Le duc de Savoie, à peine beau-père du nouveau roi d’Espagne, et lié aux Bourbons par le sang et par les traités, paraissait déjà mécontent de ses gendres. Cinquante mille écus par mois, poussés depuis jusqu’à deux cent mille francs, ne paraissaient pas un avantage assez grand pour le retenir dans leur parti. Il lui fallait au moins le Monferrat-Mantouan et une partie du Milanais. Les hauteurs qu’il essuyait des généraux français et du ministère de Versailles lui faisaient craindre, avec raison, d’être bientôt compté pour rien par ses deux gendres, qui tenaient resserrés ses États de tous côtés[1]. Il avait déjà quitté brusquement le parti de l’empire pour la France. Il était vraisemblable qu’étant si peu ménagé par la France il s’en détacherait à la première occasion.

Quant à la cour de Louis XIV et à son royaume, les esprits fins y apercevaient déjà un changement que les grossiers ne voient que quand la décadence est arrivée. Le roi, âgé de plus de soixante ans, devenu plus retiré, ne pouvait plus si bien connaître les hommes ; il voyait les choses dans un trop grand éloignement, avec des yeux moins appliqués, et fascinés par une longue prospérité. Mme de Maintenon, avec toutes les qualités estimables qu’elle possédait, n’avait ni la force, ni le courage, ni la grandeur d’esprit nécessaires pour soutenir la gloire d’un État. Elle contribua à faire donner le ministère des finances en 1699, et celui de la guerre en 1701, à sa créature Chamillart, plus honnête homme que ministre, et qui avait plu au roi par la modestie de sa conduite lorsqu’il était chargé de Saint-Cyr[2]. Malgré cette modestie extérieure, il eut le malheur de se croire la force de supporter ces deux fardeaux, que Colbert et Louvois avaient à peine soutenus. Le roi, comptant sur sa propre expérience, croyait pouvoir diriger heureusement ses ministres. Il avait dit,

  1. On lui déclara, lorsqu’il se proposait d’aller voir à Milan son gendre Philippe V, qu’il ne serait reçu que comme un de ses courtisans, et que le roi d’Espagne ne pourrait, sans manquer à sa dignité, l’admettre à sa table. (K.)
  2. « Sa capacité était nulle, dit Saint-Simon, et il croyait tout savoir et en tout genre. » Il avait arrangé les affaires entre les Chevreuse et Saint-Cyr, dont les terres se touchaient, et il jouait fort bien au billard. (G. A.)