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l’empereur osât faire la guerre. L’électeur de Cologne, frère de l’électeur de Bavière, était aussi intimement lié à la France que son frère ; et ces deux frères semblaient avoir raison, le parti de la maison de Bourbon étant alors incomparablement le plus fort. Le duc de Savoie, déjà beau-père du duc de Bourgogne, allait l’être encore du roi d’Espagne ; il devait commander les armées françaises en Italie. On ne s’attendait pas que le père de la duchesse de Bourgogne et de la reine d’Espagne dût jamais faire la guerre à ses deux gendres.

Le duc de Mantoue, vendu à la France par son ministre, se vendit aussi lui-même, et reçut garnison française dans Mantoue. Le Milanais reconnut le petit-fils de Louis XIV sans balancer. Le Portugal même, ennemi naturel de l’Espagne, s’unit d’abord avec elle. Enfin, de Gibraltar à Anvers, et du Danube à Naples, tout paraissait être aux Bourbons. Le roi était si fier de sa prospérité qu’en parlant au duc de La Rochefoucauld au sujet des propositions que l’empereur lui faisait alors, il se servit de ces termes : « Vous les trouverez encore plus insolentes qu’on ne vous l’a dit[1]. »

(Septembre 1701) Le roi Guillaume, ennemi jusqu’au tombeau de la grandeur de Louis XIV, promit à l’empereur d’armer pour lui l’Angleterre et la Hollande : il mit encore le Danemark dans ses intérêts ; enfin il signa à la Haye la ligue déjà tramée contre la maison de France. Mais le roi s’en étonna peu, et, comptant sur les divisions que son argent devait jeter dans le parlement anglais, et plus encore sur les forces réunies de la France et de l’Espagne, il sembla mépriser ses ennemis.

Jacques mourut alors à Saint-Germain. (16 septembre 1701) Louis pouvait accorder ce qui paraissait être de la bienséance et de la politique, en ne se hâtant pas de reconnaître le prince de Galles pour roi d’Angleterre, d’Écosse, et d’Irlande, après avoir reconnu Guillaume par le traité de Rysvick. Un pur sentiment de générosité le porta d’abord à donner au fils du roi Jacques la consolation d’un honneur et d’un titre que son malheureux père avait eus jusqu’à sa mort, et que ce traité de Rysvick ne lui ôtait pas. Toutes les têtes du conseil furent d’une opinion contraire. Le duc de Beauvilliers surtout fit voir, avec une éloquence forte, tous les fléaux de la guerre qui devaient être le fruit de cette magnanimité dangereuse. Il était gouverneur du duc de Bourgogne, et

  1. Du moins c’est ce que rapportent les Mémoires manuscrits du marquis de Dangeau. Ils sont quelquefois infidèles. (Note de Voltaire.)