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d’un gentilhomme en ruine, il la faisait rebâtir à ses dépens : il payait leurs dettes ; il mariait leurs filles ; il prodiguait des présents avec cet art de donner qui est encore au-dessus des bienfaits ; il mettait dans ses dons la magnificence d’un prince et la politesse d’un ami. Les arts, en honneur dans sa petite province, produisaient une circulation nouvelle qui fait la richesse des États. Sa cour était formée sur le modèle de celle de France. On ne croyait presque pas avoir changé de lieu quand on passait de Versailles à Lunéville. À l’exemple de Louis XIV, il faisait fleurir les belles-lettres. Il a établi dans Lunéville une espèce d’université sans pédantisme, où la jeune noblesse d’Allemagne venait se former. On y apprenait de véritables sciences dans des écoles où la physique était démontrée aux yeux par des machines admirables. Il a cherché les talents jusque dans les boutiques et dans les forêts, pour les mettre au jour et les encourager. Enfin, pendant tout son règne, il ne s’est occupé que du soin de procurer à sa nation de la tranquillité, des richesses, des connaissances, et des plaisirs. « Je quitterais demain ma souveraineté, disait-il, si je ne pouvais faire du bien. » Aussi a-t-il goûté le bonheur d’être aimé ; et j’ai vu, longtemps après sa mort, ses sujets verser des larmes en prononçant son nom. Il a laissé, en mourant, son exemple à suivre aux plus grands rois, et il n’a pas peu servi à préparer à son fils[1] le chemin du trône de l’empire.

Dans le temps que Louis XIV ménageait la paix de Rysvick, qui devait lui valoir la succession d’Espagne, la couronne de Pologne vint à vaquer. C’était la seule couronne royale au monde qui fût alors élective : citoyens et étrangers y peuvent prétendre. Il faut, pour y parvenir, ou un mérite assez éclatant et assez soutenu par les intrigues pour entraîner les suffrages, comme il était arrivé à Jean Sobieski, dernier roi ; ou bien des trésors assez grands pour acheter ce royaume, qui est presque toujours à l’enchère.

L’abbé de Polignac, depuis cardinal, eut d’abord l’habileté de disposer les suffrages en faveur de ce prince de Conti connu par les actions de valeur qu’il avait faites à Steinkerque et à Nervinde. Il n’avait jamais commandé en chef ; il n’entrait point dans les conseils du roi ; Monsieur le Duc avait autant de réputation que lui à la guerre ; Monsieur de Vendôme en avait davantage : cependant sa renommée effaçait alors les autres noms par le grand art

  1. François ier, époux de Marie-Thérèse ; voyez le chapitre xvii du Précis du Siècle de Louis XV.