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grands vaisseaux, rencontra une flotte anglaise et hollandaise d’environ soixante voiles. On se battit pendant dix heures (juillet 1690) : Tourville, Château-Renaud, d’Estrées, Nemond, signalèrent leur courage et une habileté qui donnèrent à la France un honneur auquel elle n’était pas accoutumée. Les Anglais et les Hollandais, jusqu’alors maîtres de l’Océan, et de qui les Français avaient appris depuis si peu de temps à donner des batailles rangées, furent entièrement vaincus. Dix-sept de leurs vaisseaux, brisés et démâtés, allèrent échouer et se brûler sur leurs côtes[1]. Le reste alla se cacher vers la Tamise, ou entre les bancs de la Hollande. Il n’en coûta pas une seule chaloupe aux Français. Alors ce que Louis XIV souhaitait depuis vingt années, et ce qui avait paru si peu vraisemblable, arriva : il eut l’empire de la mer, empire qui fut à la vérité de peu de durée. Les vaisseaux de guerre ennemis se cachaient devant ses flottes. Seignelai, qui osait tout, fit venir les galères de Marseille sur l’Océan. Les côtes d’Angleterre virent des galères pour la première fois. On fit, par leur moyen, une descente aisée à Tingmouth.

On brûla dans cette baie plus de trente vaisseaux marchands. Les armateurs de Saint-Malo et du nouveau port de Dunkerque s’enrichissaient, eux et l’État, de prises continuelles. Enfin, pendant près de deux années, on ne connaissait plus sur les mers que les vaisseaux français.

Le roi Jacques ne seconda pas en Irlande ces secours de Louis XIV. Il avait avec lui près de six mille Français et quinze mille Irlandais. Les trois quarts de ce royaume se déclaraient en sa faveur. Son concurrent Guillaume était absent ; cependant il ne profita d’aucun de ses avantages. Sa fortune échoua d’abord devant la petite ville de Londonderry ; il la pressa par un siège opiniâtre, mais mal dirigé, pendant quatre mois. Cette ville ne fut défendue que par un prêtre presbytérien, nommé Walker. Ce prédicant s’était mis à la tête de la milice bourgeoise. Il la menait au prêche et au combat. Il faisait braver aux habitants la famine et la mort. Enfin le prêtre contraignit le roi de lever le siège.

Cette première disgrâce en Irlande fut bientôt suivie d’un plus grand malheur : Guillaume arriva, et marcha à lui. La rivière de Boyne était entre eux. (11 juillet 1690) Guillaume entreprend de

  1. Sur ces dix-sept, il n’y eut de détruits que deux navires de la marine anglaise. On accusa l’amiral anglais Torrington, qui fut envoyé à la Tour de Londres, d’avoir ménagé à dessein l’escadre britannique. (G. A.)