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protection de Louis XIV. La reine d’Angleterre, arrivée avant son mari, fut étonnée de la splendeur qui environnait le roi de France, de cette profusion de magnificence qu’on voyait à Versailles, et surtout de la manière dont elle fut reçue. Le roi alla au-devant d’elle jusqu’à Chatou[1]. « Je vous rends, madame, lui dit-il, un triste service ; mais j’espère vous en rendre bientôt de plus grands et de plus heureux. » Ce furent ses propres paroles. Il la conduisit au château de Saint-Germain, où elle trouva le même service qu’aurait eu la reine de France : tout ce qui sert à la commodité et au luxe, des présents de toute espèce, en argent, en or, en vaisselle, en bijoux, en étoffes.

Il y avait parmi tous ces présents une bourse de dix mille louis d’or sur sa toilette. Les mêmes attentions furent observées pour son mari, qui arriva un jour après elle. On lui régla six cent mille francs par an pour l’entretien de sa maison, outre les présents sans nombre qu’on lui fit. Il eut les officiers du roi et ses gardes. Toute cette réception était bien peu de chose auprès des préparatifs qu’on faisait pour le rétablir sur son trône. Jamais le roi ne parut si grand ; mais Jacques parut petit. Ceux qui, à la cour et à la ville, décident de la réputation des hommes, conçurent pour lui peu d’estime. Il ne voyait guère que des jésuites. Il alla descendre chez eux à Paris, dans la rue Saint-Antoine. Il leur dit qu’il était jésuite lui-même ; et ce qui est de plus singulier, c’est que la chose était vraie. Il s’était fait associer à cet ordre, avec de certaines cérémonies, par quatre jésuites anglais, étant encore duc d’York. Cette pusillanimité dans un prince, jointe à la manière dont il avait perdu sa couronne, l’avilit au point que les courtisans s’égayaient tous les jours à faire des chansons sur lui. Chassé d’Angleterre, on s’en moquait en France. On ne lui savait nul gré d’être catholique. L’archevêque de Reims, frère de Louvois, dit tout haut à Saint-Germain dans son antichambre : Voilà un bonhomme qui a quitté trois royaumes pour une messe[2]. » Il ne recevait de Rome que des indulgences et des pas-

  1. Voyez les Lettres de madame de Sévigné, et les Mémoires de madame de La Fayette, etc. (Note de Voltaire.)
  2. On attribue le même propos à Charles II. « Mon frère, disait-il, perdra trois royaumes pour une messe, et le paradis pour une fille. » On fit cette chanson, attribuée à Fontenelle :

    Quand je veux rimer à Guillaume,
    Je trouve aisément un royaume
    Qu’il a su mettre sous ses lois ;
    Mais quand je veux rimer à Jacques,
    J’ai beau rêver, mordre mes doigts,
    Je trouve qu’il a fait ses pâques. (K.)