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pire et la Pologne de son argent, et les Vénitiens de ses galères. Il condamnait avec hauteur la conduite de Louis XIV, uni contre des chrétiens avec les Turcs. On s’étonnait qu’un pape prît si vivement le parti des empereurs, qui se disent rois des Romains, et qui, s’ils le pouvaient, régneraient dans Rome ; mais Odescalchi était né sous la domination autrichienne. Il avait fait deux campagnes dans les troupes du Milanais. L’habitude et l’humeur gouvernent les hommes. Sa fierté s’irritait contre celle du roi, qui, de son côté, lui donnait toutes les mortifications qu’un roi de France peut donner à un pape, sans rompre de communion avec lui. Il y avait depuis longtemps dans Rome un abus difficile à déraciner, parce qu’il était fondé sur un point d’honneur dont se piquaient tous les rois catholiques. Leurs ambassadeurs à Rome étendaient le droit de franchise et d’asile, affecté à leur maison, jusqu’à une très-grande distance, qu’on nomme quartier. Ces prétentions, toujours soutenues, rendaient la moitié de Rome un asile sûr à tous les crimes. Par un autre abus, ce qui entrait dans Rome sous le nom des ambassadeurs ne payait jamais d’entrée. Le commerce en souffrait, et le fisc en était appauvri.

Le pape Innocent XI obtint enfin de l’empereur, du roi d’Espagne, de celui de Pologne, et du nouveau roi d’Angleterre, Jacques II, prince catholique, qu’ils renonçassent à ces droits odieux. Le nonce Ranucci proposa à Louis XIV de concourir, comme les autres rois, à la tranquillité et au bon ordre de Rome. Louis, très-mécontent du pape, répondit « qu’il ne s’était jamais réglé sur l’exemple d’autrui, et que c’était à lui de servir d’exemple[1] ». Il envoya à Rome le marquis de Lavardin en ambassade pour braver le pape. (16 novembre 1687) Lavardin entra dans Rome, malgré les défenses du pontife, escorté de quatre cents gardes de la marine, de quatre cents officiers volontaires, et de deux cents hommes de livrée, tous armés. Il prit possession de son palais, de ses quartiers, et de l’église de Saint-Louis, autour desquels il fit poster des sentinelles, et faire la ronde comme dans une place de guerre. Le pape est le seul souverain à qui on pût envoyer une telle ambassade : car la supériorité qu’il affecte sur les têtes couronnées leur donne toujours envie de l’humilier, et la faiblesse de son État fait qu’on l’outrage toujours impunément.

  1. Il est singulier que des ministres osent porter leur mépris pour leur maître jusqu’à lui faire dire que c’est à lui de servir d’exemple ; et cet exemple était celui de favoriser chez un de ses voisins la contrebande, qu’il réprimait dans ses États par un code barbare, et de protéger contre les lois les voleurs et les assassins. (K.)