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lemagne, désolée par les Turcs, et n’ayant contre eux qu’un chef dont la fuite augmentait la terreur commune, serait obligée de recourir à la protection de la France. Il avait une armée sur les frontières de l’empire, prête à le défendre contre ces mêmes Turcs que ses précédentes négociations y avaient amenés. Il pouvait ainsi devenir le protecteur de l’empire, et faire son fils roi des Romains.

Il avait joint d’abord les démarches généreuses à ses desseins politiques, dès que les Turcs avaient menacé l’Autriche ; non qu’il eût envoyé une seconde fois des secours à l’empereur, mais il avait déclaré qu’il n’attaquerait point les Pays-Bas, et qu’il laisserait ainsi à la branche d’Autriche espagnole le pouvoir d’aider la branche allemande, prête à succomber : il voulait pour prix de son inaction qu’on le satisfît sur plusieurs points équivoques du traité de Nimègue, et principalement sur ce bailliage d’Alost, qu’on avait oublié d’insérer dans le traité. Il fit lever le blocus de Luxembourg, en 1682, sans attendre qu’on le satisfît, et il s’abstint de toute hostilité une année entière. Cette générosité se démentit enfin pendant le siège de Vienne. Le conseil d’Espagne, au lieu de l’apaiser, l’aigrit ; et Louis XIV reprit les armes dans les Pays-Bas, précisément lorsque Vienne était prête de succomber : c’était au commencement de septembre ; mais, contre toute attente, Vienne fut délivrée. La présomption du grand-vizir, sa mollesse, son mépris brutal pour les chrétiens, son ignorance, sa lenteur, le perdirent : il fallait l’excès de toutes ces fautes pour que Vienne ne fût pas prise. Le roi de Pologne, Jean Sobieski, eut le temps d’arriver, et avec le secours du duc de Lorraine il n’eut qu’à se présenter devant la multitude ottomane pour la mettre en déroute (12 septembre 1683). L’empereur revint dans sa capitale avec la douleur de l’avoir quittée. Il y rentra lorsque son libérateur sortait de l’église[1], où l’on avait chanté le Te Deum, et où le prédicateur avait pris pour son texte : « Il fut un homme envoyé de Dieu, nommé Jean. » Vous avez déjà vu[2] que le pape Pie V avait appliqué ces paroles à don Juan d’Autriche, après la victoire de Lépante. Vous savez que ce qui paraît neuf n’est souvent qu’une redite. L’empereur Léopold fut à la fois triomphant et humilié. Le roi de

  1. Léopold ne vit Sobieski qu’à cheyal et en pleine campagne. Il avait délibéré sur l’étiquette qu’il devait observer avec son libérateur ; et ayant assemblé son conseil, il demanda comment un empereur devait recevoir un roi électif : « À bras ouverts, s’il a sauvé l’empire », répondit le duc de Lorraine. Il fut le seul de son avis. (K.)
  2. Dans l’Essai sur les Mœurs. (Note de Voltaire.) — Voyez tome XII, page 453.