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paix un temps de conquêtes (1680) : il était même si sûr alors de son pouvoir qu’il établit dans Metz et dans Brisach[1] des juridictions pour réunir à sa couronne toutes les terres qui pouvaient avoir été autrefois de la dépendance de l’Alsace ou des Trois-Évêchés, mais qui depuis un temps immémorial avaient passé sous d’autres maîtres. Beaucoup de souverains de l’empire, l’électeur palatin, le roi d’Espagne même, qui avait quelques bailliages dans ces pays, le roi de Suède, comme duc des Deux-Ponts, furent cités devant ces chambres pour rendre hommage au roi de France, ou pour subir la confiscation de leurs biens. Depuis Charlemagne on n’avait vu aucun prince agir ainsi en maître et en juge des souverains, et conquérir des pays par des arrêts.

L’électeur palatin et celui de Trèves furent dépouillés des seigneuries de Falkenbourg, de Germersheim, de Veldentz, etc. Ils portèrent en vain leurs plaintes à l’empire assemblé à Ratisbonne, qui se contenta de faire des protestations.

Ce n’était pas assez au roi d’avoir la préfecture des dix villes libres de l’Alsace au même titre que l’avaient eue les empereurs ; déjà dans aucune de ces villes on n’osait plus parler de liberté. Restait Strasbourg, ville grande et riche, maîtresse du Rhin par le pont qu’elle avait sur ce fleuve ; elle formait seule une puissante république, fameuse par son arsenal qui renfermait neuf cents pièces d’artillerie.

Louvois avait formé dès longtemps le dessein de la donner à son maître. L’or, l’intrigue, et la terreur, qui lui avaient ouvert les portes de tant de villes, préparèrent l’entrée de Louvois dans Strasbourg. (30 septembre 1681) Les magistrats furent gagnés. Le peuple fut consterné de voir à la fois vingt mille Français autour de ses remparts ; les forts qui les défendaient près du Rhin, insultés et pris dans un moment ; Louvois aux portes, et les bourgmestres parlant de se rendre : les pleurs et le désespoir des citoyens, amoureux de la liberté, n’empêchèrent point qu’en un même jour le traité de reddition ne fût proposé par les magistrats, et que Louvois ne prît possession de la ville. Vauban en a fait depuis,

  1. Dans la compilation intitulée Mémoires de madame de Maintenon, on trouve, tome III, page 23, ces mots : « Les réunions des chambres de Metz et de Besançon. » Nous avons cru d’abord qu’il y avait eu une chambre de Besançon réunie à celle de Metz. Nous avons consulté tous les auteurs, nous avons trouvé que jamais il n’y eut à Besançon de chambre instituée pour juger quelles terres voisines pouvaient appartenir à la France. Il n’y eut, en 1680, que le conseil de Brisach et celui de Metz chargés de réunir à la France les terres qu’on croyait démembrées de l’Alsace et des Trois-Évêchés. Ce fut le parlement de Besançon qui réunit pour quelque temps Montbelliard à la France. (Note de Voltaire.)