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défaite récente du maréchal de Créquy, homme d’un courage entreprenant, capable des actions les plus belles et les plus téméraires, dangereux à sa patrie autant qu’aux ennemis.

Créquy venait d’être vaincu, par sa faute, à Consarbruck. (11 août 1675) Un corps de vingt mille Allemands, qui assiégeait Trêves, tailla en pièces et mit en fuite sa petite armée. Il échappe à peine, lui quatrième. Il court, à travers de nouveaux périls, se jeter dans Trêves, qu’il aurait dû secourir avec prudence, et qu’il défendit avec courage. Il voulait s’ensevelir sous les ruines de la place ; la brèche était praticable : il s’obstine à tenir encore. La garnison murmure. Le capitaine Bois-Jourdain, à la tête des séditieux, va capituler sur la brèche. On n’a point vu commettre une lâcheté avec tant d’audace. Il menace le maréchal de le tuer s’il ne signe. Créquy se retire, avec quelques officiers fidèles, dans une église : il aima mieux être pris à discrétion que de capituler[1].

Pour remplacer les hommes que la France avait perdus dans tant de sièges et de combats, Louis XIV fut conseillé de ne se point tenir aux recrues de milice comme à l’ordinaire, mais de faire marcher le ban et l’arrière-ban. Par une ancienne coutume, aujourd’hui hors d’usage, les possesseurs des fiefs étaient dans l’obligation d’aller à leurs dépens à la guerre pour le service de leur seigneur suzerain, et de rester armés un certain nombre de jours. Ce service composait la plus grande partie des lois de nos nations barbares. Tout est changé aujourd’hui en Europe ; il n’y a aucun État qui ne lève des soldats, qu’on retient toujours sous le drapeau, et qui forment des corps disciplinés.

Louis XIII convoqua une fois la noblesse de son royaume. Louis XIV suivit alors cet exemple. Le corps de la noblesse marcha, sous les ordres du marquis depuis maréchal de Rochefort, sur les frontières de Flandre, et après sur celles d’Allemagne ; mais ce corps ne fut ni considérable ni utile, et ne pouvait l’être. Les gentilshommes, aimant la guerre et capables de bien servir, étaient officiers dans les troupes ; ceux que l’âge ou le mécontentement tenait renfermés chez eux n’en sortirent point ; les autres, qui s’occupaient à cultiver leurs héritages, vinrent avec répugnance au nombre d’environ quatre mille. Rien ne ressemblait moins à une troupe guerrière. Tous montés et armés inégalement,

  1. Reboulet dit que le marquis de Créquy eut la faiblesse de signer la capitulation : rien n’est plus faux ; il aima mieux se laisser prendre à discrétion, et il eut ensuite le bonheur d’échapper. Qu’on lise tous les mémoires du temps ; que l’on consulte l’Abrégé chronologique du président Hénault : « Bois-Jourdain, dit-il, fit la capitulation à l’insu du maréchal, etc. » (Note de Voltaire.)