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Le prince de Condé voulut en vain percer dans le cœur de la Hollande inondée. Turenne ne put, ni mettre obstacle à la jonction de Montecuculli et du prince d’Orange, ni empêcher le prince d’Orange de prendre Bonn. L’évêque de Munster, qui avait juré la ruine des États-Généraux, fut attaqué lui-même par les Hollandais.

Le parlement d’Angleterre força son roi d’entrer sérieusement dans des négociations de paix et de cesser d’être l’instrument mercenaire de la grandeur de la France. Alors il fallut abandonner les trois provinces hollandaises avec autant de promptitude qu’on les avait conquises. Ce ne fut pas sans les avoir rançonnées : l’intendant Robert tira de la seule province d’Utrecht, en un an, seize cent soixante et huit mille florins. On était si pressé d’évacuer un pays conquis avec tant de rapidité que vingt-huit mille prisonniers hollandais furent rendus pour un écu par soldat. L’arc de triomphe de la porte Saint-Denis, et les autres monuments de la conquête, étaient à peine achevés que la conquête était déjà abandonnée. Les Hollandais, dans le cours de cette invasion, eurent la gloire de disputer l’empire de la mer, et l’adresse de transporter sur terre le théâtre de la guerre hors de leur pays. Louis XIV passa dans l’Europe pour avoir joui avec trop de précipitation et trop de fierté de l’éclat d’un triomphe passager. Le fruit de cette entreprise fut d’avoir une guerre sanglante à soutenir contre l’Espagne, l’empire, et la Hollande réunis, d’être abandonné de l’Angleterre, et enfin de Munster, de Cologne même, et de laisser dans les pays qu’il avait envahis et quittés plus de haine que d’admiration pour lui.

Le roi tint seul contre tous les ennemis qu’il s’était faits. La prévoyance de son gouvernement et la force de son État parurent bien davantage encore, lorsqu’il fallut se défendre contre tant de puissances liguées et contre de grands généraux, que quand il avait pris, en voyageant, la Flandre française, la Franche-Comté, et la moitié de la Hollande, sur des ennemis sans défense.

On vit surtout quel avantage un roi absolu, dont les finances sont bien administrées, a sur les autres rois. Il fournit à la fois une armée d’environ vingt-trois mille hommes à Turenne contre les Impériaux, une de quarante mille à Condé contre le prince d’Orange ; un corps de troupes était sur la frontière du Roussillon : une flotte chargée de soldats alla porter la guerre aux Espagnols jusque dans Messine ; lui-même marcha pour se rendre maître une seconde fois de la Franche-Comté. Il se défendait, et il attaquait partout en même temps.