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Les Turcs, dans ce siège, s’étaient montrés supérieurs aux chrétiens, même dans la connaissance de l’art militaire. Les plus gros canons qu’on eût vus encore en Europe furent fondus dans leur camp. Ils firent, pour la première fois, des lignes parallèles dans les tranchées. C’est d’eux que nous avons pris cet usage ; mais ils ne le tinrent que d’un ingénieur italien. Il est certain que des vainqueurs tels que les Turcs, avec de l’expérience, du courage, des richesses, et cette constance dans le travail qui faisait alors leur caractère, devaient conquérir l’Italie et prendre Rome en bien peu de temps ; mais les lâches empereurs qu’ils ont eus depuis, leurs mauvais généraux, et le vice de leur gouvernement, ont été le salut de la chrétienté.

Le roi, peu touché de ces événements éloignés, laissait mûrir son grand dessein de conquérir tous les Pays-Bas, et de commencer par la Hollande. L’occasion devenait tous les jours plus favorable. Cette petite république dominait sur les mers ; mais sur la terre rien n’était plus faible. Liée avec l’Espagne et avec l’Angleterre, en paix avec la France, elle se reposait avec trop de sécurité sur les traités et sur les avantages d’un commerce immense. Autant ses armées navales étaient disciplinées et invincibles, autant ses troupes de terre étaient mal tenues et méprisables. Leur cavalerie n’était composée que de bourgeois, qui ne sortaient jamais de leurs maisons, et qui payaient des gens de la lie du peuple pour faire le service en leur place. L’infanterie était à peu près sur le même pied ; les officiers, les commandants même des places de guerre, étaient les enfants ou les parents des bourgmestres, nourris dans l’inexpérience et dans l’oisiveté, regardant leurs emplois comme des prêtres regardent leurs bénéfices. Le pensionnaire Jean de Witt avait voulu corriger cet abus, mais il ne l’avait pas assez voulu, et ce fut une des grandes fautes de ce républicain.

(1670) Il fallait d’abord détacher l’Angleterre de la Hollande. Cet appui venant à manquer aux Provinces-Unies, leur ruine paraissait inévitable. Il ne fut pas difficile à Louis XIV d’engager Charles dans ses desseins. Le monarque anglais n’était pas, à la vérité, fort sensible à la honte que son règne et sa nation avaient reçue, lorsque ses vaisseaux furent brûlés jusque dans la rivière de la Tamise par la flotte hollandaise. Il ne respirait ni la vengeance ni les conquêtes. Il voulait vivre dans les plaisirs, et régner avec un pouvoir moins gêné ; c’est par là qu’on le pouvait séduire. Louis, qui n’avait qu’à parler alors pour avoir de l’argent, en promit beaucoup au roi Charles, qui n’en pouvait avoir