Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome14.djvu/246

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


prétendaient à la beauté se flattaient de gouverner un prince de vingt-deux ans, que l’amour avait déjà séduit jusqu’à lui faire offrir sa couronne à sa maîtresse. Les jeunes courtisans croyaient renouveler le règne des favoris. Chaque ministre espérait la première place. Aucun d’eux ne pensait qu’un roi élevé dans l’éloignement des affaires osât prendre sur lui le fardeau du gouvernement. Mazarin avait prolongé l’enfance de ce monarque autant qu’il l’avait pu. Il ne l’instruisait que depuis fort peu de temps, et parce que le roi avait voulu être instruit.

On était si loin d’espérer d’être gouverné par son souverain que de tous ceux qui avaient travaillé jusqu’alors avec le premier ministre, il n’y en eut aucun qui demandât au roi quand il voudrait les entendre. Ils lui demandèrent tous : « à qui nous adresserons-nous ? » et Louis XIV leur répondit : À moi. On fut encore plus surpris de le voir persévérer. Il y avait quelque temps qu’il consultait ses forces, et qu’il essayait en secret son génie pour régner. Sa résolution prise une fois, il la maintint jusqu’au dernier moment de sa vie. Il fixa à chacun de ses ministres les bornes de son pouvoir, se faisant rendre compte de tout par eux à des heures réglées, leur donnant la confiance qu’il fallait pour accréditer leur ministère, et veillant sur eux pour les empêcher d’en trop abuser.

Mme de Motteville nous apprend que la réputation de Charles II, roi d’Angleterre, qui passait alors pour gouverner par lui-même, inspira de l’émulation à Louis XIV. Si cela est, il surpassa beaucoup son rival, et il mérita toute sa vie ce qu’on avait dit d’abord de Charles.

Il commença par mettre de l’ordre dans les finances dérangées par un long brigandage. La discipline fut rétablie dans les troupes, comme l’ordre dans les finances. La magnificence et la décence embellirent sa cour. Les plaisirs même eurent de l’éclat et de la grandeur. Tous les arts furent encouragés, et tous employés à la gloire du roi et de la France.

Ce n’est pas ici le lieu de le représenter dans sa vie privée, ni dans l’intérieur de son gouvernement ; c’est ce que nous ferons à part[1]. Il suffit de dire que ses peuples, qui depuis la mort de Henri le Grand n’avaient point vu de véritable roi, et qui détestaient l’empire d’un premier ministre, furent remplis d’admiration et d’espérance quand ils virent Louis XIV faire à vingt-deux ans ce que Henri avait fait à cinquante. Si Henri IV avait eu un pre-

  1. Chapitres xxv à xxx.