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il faut ou l’entendre souvent parler, ou lire ce qu’il a écrit. Il arrive souvent parmi les hommes d’État ce qu’on voit tous les jours parmi les courtisans : celui qui a le plus d’esprit échoue, et celui qui a dans le caractère plus de patience, de force, de souplesse, et de suite, réussit.

En lisant les Lettres du cardinal Mazarin, et les Mémoires du cardinal de Retz, on voit aisément que Retz était le génie supérieur. Cependant Mazarin fut tout-puissant, et Retz fut accablé. Enfin il est très-vrai que, pour faire un puissant ministre, il ne faut souvent qu’un esprit médiocre, du bon sens, et de la fortune ; mais pour être un bon ministre, il faut avoir pour passion dominante l’amour du bien public. Le grand homme d’État est celui dont il reste de grands monuments utiles à la patrie.

[1] Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin est l’acquisition de l’Alsace. Il donna cette province à la France dans le temps que la France était déchaînée contre lui ; et, par une fatalité singulière, il fit plus de bien au royaume lorsqu’il y était persécuté que dans la tranquillité d’une puissance absolue[2].


CHAPITRE VII.

LOUIS XIV GOUVERNE PAR LUI-MÊME. IL FORCE LA BRANCHE D’AUTRICHE ESPAGNOLE À LUI CÉDER PARTOUT LA PRÉSÉANCE, ET LA COUR DE ROME À LUI FAIRE SATISFACTION. IL ACHÈTE DUNKERQUE. IL DONNE DES SECOURS À L’EMPEREUR, AU PORTUGAL, AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX, ET REND SON ROYAUME FLORISSANT ET REDOUTABLE.


Jamais il n’y eut dans une cour plus d’intrigues et d’espérances que durant l’agonie du cardinal Mazarin. Les femmes qui

  1. Cet alinéa fut ajouté dans l’édition de 1752. (B.)
  2. C’est que Mazarin avait des talents pour la politique extérieure, et qu’il n’avait ni talents ni lumières pour l’administration ; c’est qu’un ministre ne peut guère avoir, dans les négociations, d’autres intérêts que ceux du peuple qu’il gouverne ; au lieu que, dans le gouvernement intérieur, il peut en avoir de tout opposés ; c’est enfin que l’art de négocier ne suppose que certaines qualités de l’esprit et du caractère, communes à tous les pays et à tous les siècles, au lieu que la science de l’administration suppose des principes qui n’existaient pas encore dans le siècle de Mazarin. (K.)