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lippe IV, roi d’Espagne, on n’avait pas stipulé plus de cinq cent mille écus d’or pour sa dot, dont même on ne lui paya jamais rien ; de sorte qu’il ne paraissait pas qu’il y eût alors aucun avantage dans ces grands mariages : on n’y voyait que des filles de rois mariées à des rois, ayant à peine un présent de noces.

Le duc de Lorraine Charles IV, de qui la France et l’Espagne avaient beaucoup à se plaindre, ou plutôt qui avait beaucoup à se plaindre d’elles, fut compris dans le traité, mais en prince malheureux qu’on punissait, parce qu’il ne pouvait se faire craindre. La France lui rendit ses États, en démolissant Nancy, et en lui défendant d’avoir des troupes. Don Louis de Haro obligea le cardinal Mazarin à faire recevoir en grâce le prince de Condé, en menaçant de lui laisser en souveraineté Rocroi, le Catelet, et d’autres places dont il était en possession. Ainsi la France gagna à la fois ces villes et le grand Condé. Il perdit sa charge de grand maître de la maison du roi, qu’on donna ensuite à son fils, et ne revint presque qu’avec sa gloire.

Charles II, roi titulaire d’Angleterre, plus malheureux alors que le duc de Lorraine, vint près des Pyrénées, où l’on traitait cette paix. Il implora le secours de don Louis et de Mazarin. Il se flattait que leurs rois, ses cousins germains, réunis, oseraient enfin venger une cause commune à tous les souverains, puisque enfin Cromwell n’était plus ; il ne put seulement obtenir une entrevue, ni avec Mazarin, ni avec don Louis. Lockhart, cet ambassadeur de la république d’Angleterre, était à Saint-Jean-de-Luz ; il se faisait respecter encore, même après la mort du protecteur ; et les deux ministres, dans la crainte de choquer cet Anglais, refusèrent de voir Charles II. Ils pensaient que son rétablissement était impossible, et que toutes les factions anglaises, quoique divisées entre elles, conspiraient également à ne jamais reconnaître de rois. Ils se trompèrent tous deux : la fortune fit, peu de mois après, ce que ces deux ministres auraient pu avoir la gloire d’entreprendre. Charles fut rappelé dans ses États par les Anglais, sans qu’un seul potentat de l’Europe se fût jamais mis en devoir, ni d’empêcher le meurtre du père, ni de servir au rétablissement du fils. Il fut reçu dans les plaines de Douvres par vingt mille citoyens, qui se jetèrent à genoux devant lui. Des vieillards qui étaient de ce nombre m’ont dit que presque tout le monde fondait en larmes. Il n’y eut peut-être jamais de spectacle plus touchant, ni de révolution plus subite (juin 1660). Ce changement se fit en bien moins de temps que le traité des Pyrénées fut conclu, et Charles II était déjà paisible possesseur de