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de Moret, vint, dit-on, de la part du ministre, proposer au général d’écrire une lettre par laquelle il parût que le cardinal avait arrangé lui-même tout le plan des opérations. Turenne reçut avec mépris ces insinuations, et ne voulut point donner un aveu qui eût produit la honte d’un général d’armée et le ridicule d’un homme d’église. Mazarin, qui avait eu cette faiblesse, eut celle de rester brouillé jusqu’à sa mort avec Turenne.

Au milieu de ce premier triomphe, le roi tomba malade à Calais, et fut plusieurs jours à la mort. Aussitôt tous les courtisans se tournèrent vers son frère Monsieur. Mazarin prodigua les ménagements, les flatteries, et les promesses, au maréchal du Plessis-Praslin, ancien gouverneur de ce jeune prince, et au comte de Guiche, son favori. Il se forma dans Paris une cabale assez hardie pour écrire à Calais contre le cardinal. Il prit ses mesures pour sortir du royaume, et pour mettre à couvert ses richesses immenses. Un empirique d’Abbeville guérit le roi avec du vin émétique que les médecins de la cour regardaient comme un poison. Ce bonhomme s’asseyait sur le lit du roi, et disait : « Voilà un garçon bien malade, mais il n’en mourra pas. » Dès qu’il fut convalescent, le cardinal exila tous ceux qui avaient cabalé contre lui.

(13 septembre 1658). Peu de mois après mourut Cromwell, à l’âge de cinquante-cinq ans[1], au milieu des projets qu’il faisait pour l’affermissement de sa puissance et pour la gloire de sa nation. Il avait humilié la Hollande, imposé les conditions d’un traité au Portugal, vaincu l’Espagne, et forcé la France à briguer son alliance. Il avait dit depuis peu, en apprenant avec quelle hauteur ses amiraux s’étaient conduits à Lisbonne : « Je veux qu’on respecte la république anglaise autant qu’on a respecté autrefois la république romaine. » Les médecins lui annoncèrent la mort. Je ne sais s’il est vrai qu’il fit dans ce moment l’enthousiaste et le prophète, et s’il leur répondit que Dieu ferait un miracle en sa faveur. Thurloe, son secrétaire, prétend qu’il leur dit : La nature peut plus que les médecins[2]. Ces mots ne sont point

  1. On a longtemps cru que Cromwell était né en 1603 ; mais il naquit à Huntingdon le 24 avril 1599, et avait cinquante-neuf ans révolus quand il mourut.
  2. Voici ce qu’il dit à sa femme : « Ne croyez pas que je meure ; je suis sûr du contraire. » Et il ajouta : « Ne dites pas que j’ai perdu la raison ; je vous dis la vérité. Je la tiens d’une autorité meilleure que toutes celles que peut vous fournir Gallien ou Hippocrate. C’est la réponse de Dieu même à nos prières, non pas aux miennes seules, mais à celles d’autres personnes qui ont près de lui plus de crédit que moi. »