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Il est difficile de dire ce qui fait perdre ou gagner les batailles ; mais il est certain que Condé était un des grands hommes de guerre qui eussent jamais paru, et que l’archiduc et son conseil ne voulurent rien faire dans cette journée de ce que Condé avait proposé.

Arras sauvé, les lignes forcées, et l’archiduc mis en fuite, comblèrent Turenne de gloire ; et on observa que dans la lettre écrite au nom du roi au parlement[1] sur cette victoire, on y attribua le succès de toute la campagne au cardinal Mazarin, et qu’on ne fit pas même mention du nom de Turenne. Le cardinal s’était trouvé en effet à quelques lieues d’Arras avec le roi. Il était même entré dans le camp au siège de Stenai, que Turenne avait pris avant de secourir Arras. On avait tenu devant le cardinal des conseils de guerre. Sur ce fondement il s’attribua l’honneur des événements, et cette vanité lui donna un ridicule que toute l’autorité du ministère ne put effacer.

Le roi ne se trouva point à la bataille d’Arras, et aurait pu y être : il était allé à la tranchée au siège de Stenai ; mais le cardinal Mazarin ne voulut pas qu’il exposât davantage sa personne, à laquelle le repos de l’État et la puissance du ministre semblaient attachés.

D’un côté Mazarin, maître absolu de la France et du jeune roi ; de l’autre, don Louis de Haro, qui gouvernait l’Espagne et Philippe IV, continuaient sous le nom de leurs maîtres cette guerre peu vivement soutenue. Il n’était pas encore question dans le monde du nom de Louis XIV, et jamais on n’avait parlé du roi d’Espagne. Il n’y avait alors qu’une tête couronnée en Europe qui eût une gloire personnelle : la seule Christine, reine de Suède, gouvernait par elle-même, et soutenait l’honneur du trône, abandonné, ou flétri, ou inconnu dans les autres États.

Chartes II, roi d’Angleterre, fugitif en France avec sa mère et son frère, y traînait ses malheurs et ses espérances. Un simple citoyen avait subjugué l’Angleterre, l’Écosse, et l’Irlande. Cromwell, cet usurpateur digne de régner, avait pris le nom de protecteur, et non celui de roi, parce que les Anglais savaient jusqu’où les droits de leurs rois devaient s’étendre, et ne connaissaient pas quelles étaient les bornes de l’autorité d’un protecteur[2].

  1. Datée de Vincennes, du 11 septembre 1654. (Note de Voltaire.)
  2. Tout ce qui suit explique certaines choses que Voltaire n’a fait qu’indiquer dans le chapitre clxxxi de l’Essai sur les Mœurs. On voit mieux quelle était la puissance de Cromwell. (G. A.)