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étaient tous deux sur mer ce que les Condé et les Turenne étaient sur terre. La France n’avait pas en ce temps dix vaisseaux de cinquante pièces de canon qu’elle pût mettre en mer ; sa marine s’anéantissait de jour en jour.

[1] Louis XIV se trouva donc, en 1653, maître absolu d’un royaume encore ébranlé des secousses qu’il avait reçues, rempli de désordres en tout genre d’administration, mais plein de ressources, n’ayant aucun allié, excepté la Savoie, pour faire une guerre offensive, et n’ayant plus d’ennemis étrangers que l’Espagne, qui était alors en plus mauvais état que la France. Tous les Français, qui avaient fait la guerre civile, étaient soumis, hors le prince de Condé et quelques-uns de ses partisans, dont un ou deux lui étaient demeurés fidèles par amitié et par grandeur d’âme, comme le comte de Coligny et Bouteville ; et les autres, parce que la cour ne voulut pas les acheter assez chèrement.

Condé, devenu général des armées espagnoles, ne put relever un parti qu’il avait affaibli lui-même par la destruction de leur infanterie aux journées de Rocroi et de Lens. Il combattait avec des troupes nouvelles, dont il n’était pas le maître, contre les vieux régiments français qui avaient appris à vaincre sous lui, et qui étaient commandés par Turenne.

Le sort de Turenne et de Condé fut d’être toujours vainqueurs quand ils combattirent ensemble à la tête des Français, et d’être battus quand ils commandèrent les Espagnols.

Turenne avait à peine sauvé les débris de l’armée d’Espagne à la bataille de Rethel, lorsque de général du roi de France il s’était fait le lieutenant d’un général espagnol : le prince de Condé eut le même sort devant Arras. (25 août 1654) L’archiduc et lui assiégeaient cette ville. Turenne les assiégea dans leur camp, et força leurs lignes ; les troupes de l’archiduc furent mises en fuite. Condé, avec deux régiments de Français et de Lorrains, soutint seul les efforts de l’armée de Turenne ; et, tandis que l’archiduc fuyait, il battit le maréchal d’Hocquincourt, il repoussa le maréchal de La Ferté, et se retira victorieux, en couvrant la retraite des Espagnols vaincus. Aussi le roi d’Espagne lui écrivit ces propres paroles : « J’ai su que tout était perdu, et que vous avez tout conservé. »

  1. « Jeanne d’Arc avait fait de la France contre les Anglais une nation… Louis XIV fit de la France contre l’Europe un État… La Fronde n’avait aucune de ces idées créatrices ; de là son incertitude et sa faiblesse. Louis XIV avait l’idée de l’État ; de là sa fermeté, sa décision, et ce grand mot : « L’État, c’est moi ! » qu’on a pris pour un mot d’orgueil, et qui n’était qu’un mot de politique. » (Saint-Marc Girardin.)