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Condé, qui ne se flattait pas de surprendre Turenne comme il avait surpris d’Hocquincourt, fit marcher son armée vers Paris ; il se hâta d’aller dans cette ville jouir de sa gloire et des dispositions favorables d’un peuple aveugle. L’admiration qu’on avait pour ce dernier combat dont on exagérait encore toutes les circonstances, la haine qu’on portait à Mazarin, le nom et la présence du grand Condé, semblaient d’abord le rendre maître absolu de la capitale ; mais dans le fond tous les esprits étaient divisés ; chaque parti était subdivisé en factions, comme il arrive dans tous les troubles. Le coadjuteur, devenu cardinal de Retz, raccommodé en apparence avec la cour, qui le craignait et dont il se défiait, n’était plus le maître du peuple, et ne jouait plus le principal rôle. Il gouvernait le duc d’Orléans, et était opposé à Condé. Le parlement flottait entre la cour, le duc d’Orléans, et le prince ; quoique tout le monde s’accordât à crier contre Mazarin, chacun ménageait en secret des intérêts particuliers ; le peuple était une mer orageuse dont les vagues étaient poussées au hasard par tant de vents contraires. On fit promener dans Paris la châsse de sainte Geneviève pour obtenir l’expulsion du cardinal ministre ; et la populace ne douta pas que cette sainte n’opérât ce miracle, comme elle donne de la pluie.

On ne voyait que négociations entre les chefs de parti, députations du parlement, assemblées de chambres, séditions dans la populace, gens de guerre dans la campagne. On montait la garde à la porte des monastères. Le prince avait appelé les Espagnols à son secours. Charles IV, ce duc de Lorraine chassé de ses États, et à qui il restait pour tout bien une armée de huit mille hommes, qu’il vendait tous les ans au roi d’Espagne, vint auprès de Paris avec cette armée. Le cardinal Mazarin lui offrit plus d’argent pour s’en retourner que le prince de Condé ne lui en avait donné pour venir. Le duc de Lorraine quitta bientôt la France, après l’avoir désolée sur son passage, emportant l’argent des deux partis.

Condé resta donc dans Paris avec un pouvoir qui diminua tous les jours, et une armée plus faible encore. Turenne mena le roi et sa cour vers Paris. Le roi, à l’âge de quinze ans, vit (juillet 1652) de la hauteur de Charonne la bataille de Saint-Antoine, où ces deux généraux firent avec si peu de troupes de si grandes choses que la réputation de l’un et de l’autre, qui semblait ne pouvoir plus croître, en fut augmentée.

Le prince de Condé, avec un petit nombre de seigneurs de son parti, suivi de peu de soldats, soutint et repoussa l’effort de l’armée royale. Le duc d’Orléans, incertain du parti qu’il devait