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selon les temps. Les papes sont presque toujours des Italiens blanchis dans les affaires, sans passions qui les aveuglent ; leur conseil est composé de cardinaux qui leur ressemblent, et qui sont tous animés du même esprit. De ce conseil émanent des ordres qui vont jusqu’à la Chine et à l’Amérique : il embrasse en ce sens l’univers, et on a pu dire quelquefois ce qu’avait dit autrefois un étranger du sénat de Rome : « J’ai vu un consistoire de rois. » La plupart de nos écrivains se sont élevés avec raison contre l’ambition de cette cour ; mais je n’en vois point qui ait rendu assez de justice à sa prudence. Je ne sais si une autre nation eût pu conserver si longtemps dans l’Europe tant de prérogatives toujours combattues : toute autre cour les eût peut-être perdues, ou par sa fierté, ou par sa mollesse, ou par sa lenteur, ou par sa vivacité ; mais Rome, employant presque toujours à propos la fermeté et la souplesse, a conservé tout ce qu’elle a pu humainement garder. On la vit rampante sous Charles-Quint, terrible au roi de France Henri III, ennemie et amie tour à tour de Henri IV, adroite avec Louis XIII, opposée ouvertement à Louis XIV dans le temps qu’il fut à craindre, et souvent ennemie secrète des empereurs, dont elle se défiait plus que du sultan des Turcs.

Quelques droits, beaucoup de prétentions, de la politique et de la patience, voilà ce qui reste aujourd’hui à Rome de cette ancienne puissance qui, six siècles auparavant, avait voulu soumettre l’empire et l’Europe à la tiare.

Naples est un témoignage subsistant encore de ce droit que les papes surent prendre autrefois avec tant d’art et de grandeur, de créer et de donner des royaumes ; mais le roi d’Espagne, possesseur de cet État, ne laissait à la cour romaine que l’honneur et le danger d’avoir un vassal trop puissant.

Au reste, l’État du pape était dans une paix heureuse qui n’avait été altérée que par la petite guerre dont j’ai parlé entre les cardinaux Barberin, neveux du pape Urbain VIII, et le duc de Parme[1].


DU RESTE DE L’ITALIE.


Les autres provinces d’Italie écoutaient des intérêts divers. Venise craignait les Turcs et l’empereur ; elle défendait à peine ses États de terre ferme des prétentions de l’Allemagne et de l’in-

  1. Essai sur les Mœurs, chapitre clxxxv. (Note de Voltaire.)