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leur présence. Ochus réduisit l’Égypte en province de son royaume. Alexandre, César, Auguste, le calife Omar, conquirent l’Égypte avec une égale facilité. Ces mêmes peuples de Colchos, sous le nom de Mameluks, revinrent encore s’emparer de l’Égypte du temps des croisades; enfin Sélim Ier conquit l’Égypte en une seule campagne, comme tous ceux qui s’y étaient présentés. Il n’y a jamais eu que nos seuls croisés qui se soient fait battre par ces Égyptiens, le plus lâche de tous les peuples, comme on l’a remarqué ailleurs[1] ; mais c’est qu’alors les Égyptiens étaient gouvernés par la milice des Mameluks de Colchos.

Il est vrai qu’un peuple humilié peut avoir été autrefois conquérant ; témoin les Grecs et les Romains. Mais nous sommes plus sûrs de l’ancienne grandeur des Romains et des Grecs que de celle de Sésostris.

Je ne nie pas que celui qu’on appelle Sésostris n’ait pu avoir une guerre heureuse contre quelques Éthiopiens, quelques Arabes, quelques peuples de la Phénicie. Alors, dans le langage des exagérateurs, il aura conquis toute la terre. Il n’y a point de nation subjuguée qui ne prétende en avoir autrefois subjugué d’autres : la vaine gloire d’une ancienne supériorité console de l’humiliation présente.

Hérodote racontait ingénument aux Grecs ce que les Égyptiens lui avaient dit ; mais comment, en ne lui parlant que de prodiges, ne lui dirent-ils rien des fameuses plaies d’Égypte, de ce combat magique entre les sorciers de Pharaon et le ministre du dieu des Juifs, et d’une armée entière engloutie au fond de la mer Rouge sous les eaux, élevées comme des montagnes à droite et à gauche pour laisser passer les Hébreux, lesquelles, en retombant, submergèrent les Égyptiens ? C’était assurément le plus grand événement dans l’histoire du monde : comment donc ni Hérodote, ni Manéthon, ni Ératosthène, ni aucun des Grecs, si grands amateurs du merveilleux et toujours en correspondance avec l’Égypte, n’ont-ils point parlé de ces miracles qui devaient occuper la mémoire de toutes les générations ? Je ne fais pas assurément cette réflexion pour infirmer le témoignage des livres hébreux, que je révère comme je dois : je me borne à m’étonner seulement du silence de tous les Égyptiens et de tous les Grecs. Dieu ne voulut pas sans doute qu’une histoire si divine nous fût transmise par aucune main profane.

  1. Dictionnaire philosophique, au mot Apis.