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pensez-vous pas lire l’histoire de Picrocole, quand ceux qui copient Diodore vous disent que le père de Sésostris, fondant ses espérances sur un songe et sur un oracle, destina son fils à subjuguer le monde ; qu’il fit élever à sa cour, dans le métier des armes, tous les enfants nés le même jour que ce fils ; qu’on ne leur donnait à manger qu’après qu’ils avaient couru huit de nos grandes lieues[1] ; enfin que Sésostris partit avec six cent mille hommes, et vingt-sept mille chars de guerre, pour aller conquérir toute la terre, depuis l’Inde jusqu’aux extrémités du Pont-Euxin, et qu’il subjugua la Mingrélie et la Géorgie, appelées alors la Colchide[2] ? Hérodote ne doute pas que Sésostris n’ait laissé des colonies en Colchide, parce qu’il a vu à Colchos des hommes basanés, avec des cheveux crépus, ressemblants aux Égyptiens, Je croirais bien plutôt que ces espèces de Scythes des bords de la mer Noire et de la mer Caspienne vinrent rançonner les Égyptiens quand ils ravagèrent si longtemps l’Asie avant le règne de Cyrus. Je croirais qu’ils emmenèrent avec eux des esclaves de l’Égypte, ce vrai pays d’esclaves, dont Hérodote put voir ou crut voir les descendants en Colchide. Si les Colchidiens avaient en effet la superstition de se faire circoncire, ils avaient probablement retenu cette coutume d’Égypte ; comme il arriva presque toujours aux peuples du Nord de prendre les rites des nations civilisées qu’ils avaient vaincues[3].

Jamais les Égyptiens, dans les temps connus, ne furent redoutables ; jamais ennemi n’entra chez eux qu’il ne les subjuguât. Les Scythes commencèrent. Après les Scythes vint Nabuchodonosor, qui conquit l’Égypte sans résistance ; Cyrus n’eut qu’à y envoyer un de ses lieutenants : révoltée sous Cambyse, il ne fallut qu’une campagne pour la soumettre ; et ce Cambyse eut tant de mépris pour les Égyptiens qu’il tua leur dieu Apis en

  1. Quand on réduirait ces huit lieues à six, on ne retrancherait qu’un quart du ridicule. (Note de Voltaire.)
  2. Nous avons entendu expliquer cette histoire de Sésostris d’une manière très-ingénieuse, en la regardant comme une allégorie. Sésostris est le soleil, qui part à la tête de l’armée céleste pour conquérir la terre ; les dix-sept cents enfants, nés le même jour que lui, sont les étoiles : les Égyptiens en devaient connaître à peu près ce nombre. Mais que cette fable soit une allégorie astronomique, ou un conte qui ne signifie rien, il est toujours également ridicule de la regarder comme une histoire. (K.)
  3. Il peut y avoir eu une colonie égyptienne sur les bords du Pont-Euxin, sans que Sésostris soit parti de l’Égypte avec 600 000 combattants pour conquérir la terre. Hérodote pouvait être à la fois un historien fabuleux et un mauvais logicien. (K.)