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mal, règne une fois en dix ans au moins en Égypte : elle devait être beaucoup plus destructive quand les eaux du Nil, en croupissant sur la terre, ajoutaient leur infection à cette contagion horrible ; et ainsi la population de l’Égypte dut être très-faible pendant bien des siècles.

L’ordre naturel des choses semble donc démontrer invinciblement que l’Égypte fut une des dernières terres habitées. Les Troglodytes, nés dans ces rochers dont le Nil est bordé, furent obligés à des travaux aussi longs que pénibles, pour creuser des canaux qui reçussent le fleuve, pour élever des cabanes et les rehausser de vingt-cinq pieds au-dessus du terrain. C’est là pourtant ce qu’il fallut faire avant de bâtir Thèbes aux prétendues cent portes, avant d’élever Memphis et de songer ci construire des pyramides. Il est bien étrange qu’aucun ancien historien n’ait fait une réflexion si naturelle.

Nous avons déjà observé[1] que dans le temps où l’on place les voyages d’Abraham, l’Égypte était un puissant royaume. Ses rois avaient déjà bâti quelques-unes de ces pyramides qui étonnent encore les yeux et l’imagination. Les Arabes ont écrit que la plus grande fut élevée par Saurid, plusieurs siècles avant Abraham. On ne sait dans quel temps fut construite la fameuse Thèbes aux cent portes, la ville de Dieu, Diospolis. Il paraît que dans ces temps reculés les grandes villes portaient le nom de ville de Dieu, comme Babylone. Mais qui pourra croire que par chacune des cent portes de cette ville il sortait deux cents chariots armés en guerre et dix mille combattants[2] ? Cela ferait vingt mille chariots, et un million de soldats ; et, à un soldat pour cinq personnes, ce nombre suppose au moins cinq millions de têtes pour une seule ville, dans un pays qui n’est pas si grand que l’Espagne ou que la France, et qui n’avait pas, selon Diodore de Sicile, plus de trois millions d’habitants, et plus de cent soixante mille soldats pour sa défense. Diodore, au livre premier, dit que l’Égypte était si peuplée qu’autrefois elle avait eu jusqu’à sept millions d’habitants, et que de son temps elle en avait encore trois millions.

Vous ne croyez pas plus aux conquêtes de Sésostris qu’au million de soldats qui sortent par les cent portes de Thèbes. Ne

  1. Paragraphe xvi.
  2. M. de Voltaire n’a en vue ici que les compilateurs modernes. Homère parle de cent chars qui sortaient de chaque porte de Thèbes ; Diodore en compte deux cents ; et c’est Pomponius Mela qui parle des dix mille combattants. Voyez la Défense de mon oncle, chapitre ix (dans les Mélanges, année 1767). (K.)