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qu'Abraham reçut de grands présents du roi d’Égypte[1]. Ce pays était dès lors un puissant État ; la monarchie était établie, les arts y étaient donc cultivés ; le fleuve avait été dompté ; on avait creusé partout des canaux pour recevoir ses inondations, sans quoi la contrée n’eût pas été habitable.

Or, je demande à tout homme sensé s’il n’avait pas fallu des siècles pour établir un tel empire dans un pays longtemps inaccessible, et dévasté par les eaux mêmes qui le fertilisèrent ? Abraham, selon la Genèse, arriva en Égypte deux mille ans avant notre ère vulgaire. Il faut donc pardonner aux Manéthon, aux Hérodote, aux Diodore, aux Ératosthène, et à tant d’autres, la prodigieuse antiquité qu’ils accordent tous au royaume d’Égypte ; et cette antiquité devait être très-moderne, en comparaison de celle des Chaldéens et des Syriens.

Qu’il soit permis d’observer un trait de l’histoire d’Abraham. Il est représenté, au sortir de l’Egypte, comme un pasteur nomade, errant entre le mont Carmel et le lac Asphaltite ; c’est le désert le plus aride de l’Arabie Pétrée ; tout le territoire y est bitumineux ; l’eau y est très-rare : le peu qu’on y en trouve est moins potable que celle de la mer. Il y voiture ses tentes avec trois cent dix-huit serviteurs ; et son neveu Loth est établi dans la ville ou bourg de Sodome. Un roi de Babylone, un roi de Perse, un roi de Pont, et un roi de plusieurs autres nations, se liguent ensemble pour faire la guerre à Sodome et à quatre bourgades voisines. Ils prennent ces bourgs et Sodome ; Loth est leur prisonnier. Il n’est pas aisé de comprendre comment quatre grands rois si puissants se liguèrent pour venir ainsi attaquer une horde d’Arabes dans un coin de terre si sauvage, ni comment Abraham défit de si puissants monarques avec trois cents valets de campagne, ni comment il les poursuivit jusque par delà Damas. Quelques traducteurs ont mis Dan pour Damas ; mais Dan n’existait pas du temps de Moïse, encore moins du temps d’Abraham. Il y a, de l’extrémité du lac Asphaltide, où Sodome était située, jusqu’à Damas, plus de trois cents milles de route. Tout cela est au-dessus de nos conceptions. Tout est miraculeux dans l’histoire des Hébreux. Nous l’avons déjà dit[2], et nous redisons encore que nous croyons ces prodiges et tous les autres sans aucun examen.

  1. La Genèse parle d’un grand nombre d’esclaves et de bêtes de somme donnés à Abraham, lorsque Pharaon le croyait seulement le frère de Sara ; et quand il sortit d’Égypte, Pharaon y ajouta beaucoup d’or et d’argent. (K.)
  2. Voyez la note de l’auteur sur le paragraphe x.