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ruisseaux descendent des montagnes, et entretiennent une fraîcheur perpétuelle qui tempère l’ardeur du soleil sous des ombrages toujours verts.

C’est surtout dans ces pays que le mot de jardin, paradis, signifia la faveur céleste.

Les jardins de Saana, vers Aden, furent plus fameux chez les Arabes que ne le furent depuis ceux d’Alcinoüs chez les Grecs ; et cet Aden, ou Éden, était nommé le lieu des délices. On parle encore d’un ancien Shedad, dont les jardins n’étaient pas moins renommés. La félicité, dans ces climats brûlants, était l’ombrage.

Ce vaste pays de l’Yemen est si beau, ses ports sont si heureusement situés sur l’Océan indien, qu’on prétend qu’Alexandre voulut conquérir l’Yemen pour en faire le siége de son empire, et y établir l’entrepôt du commerce du monde. Il eût entretenu l’ancien canal des rois d’Égypte, qui joignait le Nil à la mer Rouge ; et tous les trésors de l’Inde auraient passé d’Aden ou d’Éden à sa ville d’Alexandrie. Une telle entreprise ne ressemble pas à ces fables insipides et absurdes dont toute histoire ancienne est remplie : il eût fallu, à la vérité, subjuguer toute l’Arabie ; si quelqu’un le pouvait, c’était Alexandre : mais il paraît que ces peuples ne le craignirent point ; ils ne lui envoyèrent pas même des députés quand il tenait sous le joug l’Égypte et la Perse.

Les Arabes, défendus par leurs déserts et par leur courage, n’ont jamais subi le joug étranger ; Trajan ne conquit qu’un peu de l’Arabie Pétrée : aujourd’hui même ils bravent la puissance du Turc. Ce grand peuple a toujours été aussi libre que les Scythes, et plus civilisé qu’eux.

Il faut bien se garder de confondre ces anciens Arabes avec les hordes qui se disent descendues d’Ismaël. Les Ismaélites, ou Agaréens, ou ceux qui se disaient enfants de Cethura, étaient des tribus étrangères qui ne mirent jamais le pied dans l’Arabie Heureuse. Leurs hordes erraient dans l’Arabie Pétrée vers le pays de Madian ; elles se mêlèrent depuis avec les vrais Arabes, du temps de Mahomet, quand elles embrassèrent sa religion.

Ce sont les peuples de l’Arabie proprement dite qui étaient véritablement indigènes, c’est-à-dire qui, de temps immémorial, habitaient ce beau pays, sans mélange d’aucune autre nation, sans avoir jamais été ni conquis ni conquérants. Leur religion était la plus naturelle et la plus simple de toutes ; c’était le culte d’un Dieu et la vénération pour les étoiles, qui semblaient, sous un ciel si beau et si pur, annoncer la grandeur de Dieu avec plus