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Il est aisé de se convaincre que cette cosmogonie est l’origine de presque toutes les autres. Le peuple le plus ancien est toujours imité par ceux qui viennent après lui ; ils apprennent sa langue, ils suivent une partie de ses rites, ils s’approprient ses antiquités et ses fables. Je sais combien toutes les origines chaldéennes, syriennes, phéniciennes, égyptiennes, et grecques, sont obscures. Quelle origine ne l’est pas ? Nous ne pouvons avoir rien de certain sur la formation du monde, que ce que le Créateur du monde aurait daigné nous apprendre lui-même. Nous marchons avec sûreté jusqu’à certaines bornes : nous savons que Babylone existait avant Rome ; que les villes de Syrie étaient puissantes avant qu’on connût Jérusalem ; qu’il y avait des rois d’Égypte avant Jacob, avant Abraham : nous savons quelles sociétés se sont établies les dernières ; mais pour savoir précisément quel fut le premier peuple, il faut une révélation.

Au moins nous est-il permis de peser les probabilités, et de nous servir de notre raison dans ce qui n’intéresse point nos dogmes sacrés, supérieurs à toute raison, et qui ne cèdent qu’à la morale.

Il est très-avéré que les Phéniciens occupaient leur pays longtemps avant que les Hébreux s’y présentassent. Les Hébreux purent-ils apprendre la langue phénicienne quand ils erraient, loin de la Phénicie, dans le désert, au milieu de quelques hordes d’Arabes ?

La langue phénicienne put-elle devenir le langage ordinaire des Hébreux ? et purent-ils écrire dans cette langue du temps de Josué, parmi des dévastations et des massacres continuels ? Les Hébreux après Josué, longtemps esclaves dans ce même pays qu’ils avaient mis à feu et à sang, n’apprirent-ils pas alors un peu de la langue de leurs maîtres, comme depuis ils apprirent un peu de chaldéen quand ils furent esclaves à Babylone ?

N’est-il pas de la plus grande vraisemblance qu’un peuple commerçant, industrieux, savant, établi de temps immémorial, et qui passe pour l’inventeur des lettres, écrivit longtemps avant un peuple errant, nouvellement établi dans son voisinage, sans aucune science, sans aucune industrie, sans aucun commerce, et subsistant uniquement de rapines ?

Peut-on nier sérieusement l’authenticité des fragments de Sanchoniathon conservés par Eusèbe ? ou peut-on imaginer, avec