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pose en cas d’infidélité. L’empereur tendit enfin la main au duc d’Autriche, et lui pardonna, à condition qu’il lui livrerait la personne du pape.

Le pontife fugitif est saisi dans Fribourg en Brisgaw, et transféré dans un château voisin. Cependant le concile instruit son procès.

On l’accuse d’avoir vendu les bénéfices et des reliques, d’avoir empoisonné le pape son prédécesseur, d’avoir fait massacrer plusieurs personnes : l’impiété la plus licencieuse, la débauche la plus outrée, la sodomie, le blasphème, lui furent imputés ; mais on supprima cinquante articles du procès-verbal, trop injurieux au pontificat ; enfin, en présence de l’empereur, on lut la sentence de déposition. Cette sentence porte que « le concile se réserve le droit de punir le pape pour ses crimes, suivant la justice ou la miséricorde » (29 mai 1415).

Jean XXIII, qui avait eu tant de courage quand il s’était battu autrefois sur mer et sur terre, n’eut que de la résignation quand on lui vint lire son arrêt dans sa prison. L’empereur le garda trois ans prisonnier dans Manheim, avec une rigueur qui attira plus de compassion sur ce pontife que ses crimes n’avaient excité de haine contre lui.

On avait déposé le vrai pape. On voulut avoir les renonciations de ceux qui prétendaient l’être. Corrario envoya la sienne, mais le fier Espagnol Luna ne voulut jamais plier. Sa déposition dans le concile n’était pas une affaire ; mais c’en était une de choisir un pape. Les cardinaux réclamaient le droit d’élection, et le concile, représentant la chrétienté, voulait jouir de ce droit. Il fallait donner un chef à l’Église, et un souverain à Rome : il était juste que les cardinaux, qui sont le conseil du prince de Rome, et les pères du concile, qui avec eux représentent l’Église, jouissent tous du droit de suffrage. Trente députés du concile, joints aux cardinaux, (1417) élurent d’une commune voix Othon Colonne, de cette même maison de Colonne excommuniée par Boniface VIII jusqu’à la cinquième génération. Ce pape, qui changea son beau nom contre celui de Martin, avait les qualités d’un prince et les vertus d’un évêque.

Jamais pontife ne fut inauguré plus pompeusement. Il marcha vers l’église, monté sur un cheval blanc dont l’empereur et l’électeur palatin à pied tenaient les rênes ; une foule de princes et un concile entier fermaient la marche. On le couronna de la triple couronne que les papes portaient depuis environ deux siècles.