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rope comme un corps à deux têtes, et ces deux têtes étaient l’empereur et le pape ; les autres princes n’étaient regardés aux diètes de l’empire et aux conclaves que comme des membres qui devaient être des vassaux. Mais observez combien ces usages ont changé ; les électeurs alors cédaient aux cardinaux : ils ont depuis mieux senti le prix de leur dignité ; nos chanceliers ont longtemps pris le pas sur ceux qui avaient osé précéder le dauphin de France. Jugez après cela s’il est quelque chose de fixe en Europe.

On a vu ce que l’empereur possédait en Italie[1] : il n’était en Allemagne que souverain de ses États héréditaires ; cependant il parle dans sa bulle en roi despotique, il y fait tout de sa certaine science et pleine puissance ; mots insoutenables à la liberté germanique, qui ne sont plus soufferts dans les diètes impériales, où l’empereur s’exprime ainsi : « Nous sommes demeurés d’accord avec les états, et les états avec nous. »

Pour donner quelque idée du faste qui accompagna la cérémonie de la bulle d’or, il suffira de savoir que le duc de Luxembourg et de Brabant, neveu de l’empereur, lui servait à boire ; que le duc de Saxe, comme grand-maréchal, parut avec une mesure d’argent pleine d’avoine ; que l’électeur de Brandebourg donna à laver à l’empereur et à l’impératrice ; et que le comte palatin posa les plats d’or sur la table, en présence de tous les grands de l’empire.

On eût pris Charles IV pour le roi des rois. Jamais Constantin, le plus fastueux des empereurs, n’avait étalé des dehors plus éblouissants ; cependant Charles IV, tout empereur romain qu’il affectait d’être, avait fait serment au pape Clément VI (1346), avant d’être élu, que s’il allait jamais se faire couronner à Rome, il n’y coucherait pas seulement une nuit, et qu’il ne rentrerait jamais en Italie sans la permission du saint-père ; et il y a encore une lettre de lui au cardinal Colombier, doyen du sacré collége, datée de l’an 1355, dans laquelle il appelle ce doyen Votre Majesté.

Aussi laissa-t-il à la maison de Visconti l’usurpation de Milan et de la Lombardie ; aux Vénitiens, Padoue, autrefois la souveraine de Venise, mais qui alors était sa sujette, ainsi que Vicence et Vérone. Il fut couronné roi d’Arles dans la ville de ce nom ; mais c’était à condition qu’il n’y resterait pas plus que dans Rome. Tant de changements dans les usages et dans les droits, cette opiniâtreté à se conserver un titre avec si peu de pouvoir, forment l’histoire du bas-empire. Les papes l’érigèrent en appe-

  1. Voyez chapitre lxi, page 488.