Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/548

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

furent battus en même temps par un aussi petit nombre de Suisses.

Cette victoire ayant été gagnée dans le canton de Schwitz, les deux autres cantons donnèrent ce nom à leur alliance, laquelle, devenant plus générale, fait encore souvenir, par ce seul nom, de la victoire qui leur acquit la liberté.

Petit à petit les autres cantons entrèrent dans l’alliance. Berne, qui est en Suisse ce qu’Amsterdam est en Hollande, ne se ligua qu’en 1352 ; et ce ne fut qu’en 1513 que le petit pays d’Appenzel se joignit aux autres cantons, et acheva le nombre de treize.

Jamais peuple n’a plus longtemps ni mieux combattu pour sa liberté que les Suisses ; ils l’ont gagnée par plus de soixante combats contre les Autrichiens ; et il est à croire qu’ils la conserveront longtemps. Tout pays qui n’a pas une grande étendue, qui n’a pas trop de richesses, et où les lois sont douces, doit être libre. Le nouveau gouvernement en Suisse a fait changer de face à la nature : un terrain aride, négligé sous des maîtres trop durs, a été enfin cultivé ; la vigne a été plantée sur des rochers ; des bruyères, défrichées et labourées par des mains libres, sont devenues fertiles.

L’égalité, partage naturel des hommes, subsiste encore en Suisse autant qu’il est possible. Vous n’entendez pas par ce mot cette égalité absurde et impossible par laquelle le serviteur et le maître, le manœuvre et le magistrat, le plaideur et le juge, seraient confondus ensemble ; mais cette égalité par laquelle le citoyen ne dépend que des lois, et qui maintient la liberté des faibles contre l’ambition du plus fort. Ce pays enfin aurait mérité d’être appelé heureux si la religion n’avait, dans la suite, divisé ses citoyens que l’amour du bien public réunissait, et si, en vendant leur courage à des princes plus riches qu’eux, ils eussent toujours conservé l’incorruptibilité qui les distingue.

Chaque nation a eu des temps où les esprits s’emportent au delà de leur caractère naturel ; ces temps ont été moins fréquents chez les Suisses qu’ailleurs : la simplicité, la frugalité, la modestie, conservatrices de la liberté, ont toujours été leur partage ; jamais ils n’ont entretenu d’armée pour défendre leurs frontières ou pour entrer chez leurs voisins ; point de citadelles qui servent contre les ennemis ou contre les citoyens ; point d’impôt sur les peuples ; ils n’ont à payer ni le luxe ni les armées d’un maître ; leurs montagnes font leurs remparts, et tout citoyen y est soldat pour défendre la patrie. Il y a bien peu de républiques dans le