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vifs dans les flammes, non loin de l’endroit où est à présent la statue équestre du roi Henri IV.

Ces supplices, dans lesquels on fait mourir tant de citoyens d’ailleurs respectables, cette foule de témoins contre eux, ces aveux de plusieurs accusés mêmes, semblent des preuves de leur crime et de la justice de leur perte.

Mais aussi que de raisons en leur faveur ! Premièrement, de tous ces témoins qui déposent contre les templiers, la plupart n’articulent que de vagues accusations. Secondement, très-peu disent que les templiers reniaient Jésus-Christ. Qu’auraient-ils en effet gagné on maudissant une religion qui les nourrissait, et pour laquelle ils combattaient ? Troisièmement, que plusieurs d’entre eux, témoins et complices des débauches des princes et des ecclésiastiques de ce temps-là, eussent marqué quelquefois du mépris pour les abus d’une religion tant déshonorée en Asie et en Europe ; qu’ils en eussent parlé dans des moments de liberté, comme on disait que Boniface VIII en parlait : c’est un emportement de jeunes gens dont certainement l’ordre n’est point comptable. Quatrièmement, cette tête dorée qu’on prétendait qu’ils adoraient, et qu’on gardait à Marseille, devait leur être représentée : on ne se mit seulement pas en peine de la chercher, et il faut avouer qu’une telle accusation se détruit d’elle-même. Cinquièmement, la manière infâme dont on leur reprochait d’être reçus dans l’ordre ne peut avoir passé en loi parmi eux. C’est mal connaître les hommes de croire qu’il y ait des sociétés qui se soutiennent par les mauvaises mœurs, et qui fassent une loi de l’impudicité : on veut toujours rendre sa société respectable à qui veut y entrer. Je ne doute nullement que plusieurs jeunes templiers ne s’abandonnassent à des excès qui de tout temps ont été le partage de la jeunesse ; et ce sont de ces vices passagers qu’il vaut beaucoup mieux ignorer que punir. Sixièmement, si tant de témoins ont déposé contre les templiers, il y eut aussi beaucoup de témoignages étrangers en faveur de l’ordre. Septièmement, si les accusés, vaincus par les tourments, qui font dire le mensonge comme la vérité, ont confessé tant de crimes, peut-être ces aveux sont-ils autant à la honte des juges qu’à celle des chevaliers ; on leur promettait leur grâce pour extorquer leur confession. Huitièmement, les cinquante-neuf qu’on brûla vifs prirent Dieu à témoin de leur innocence, et ne voulurent point la vie qu’on leur offrait à condition de s’avouer coupables. Quelle plus grande preuve non-seulement d’innocence, mais d’honneur ? Neuvièmement, soixante et quatorze templiers non accusés entreprirent de