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dont il gouverna la Castille. Son recueil de lois, qu’on appelle las Partidas, y est encore un des fondements de la jurisprudence : il dit dans ces lois que « le despote arrache l’arbre, et que le sage monarque l’ébranche ».

(1283) Ce prince vit, dans sa vieillesse, son fils don Sanche III se révolter contre lui ; mais le crime du fils ne fait pas, je crois, la honte du père. Ce don Sanche était né d’un second mariage, et prétendit, du vivant de son père, se faire déclarer son héritier à l’exclusion des petits-fils du premier lit. Une assemblée de factieux, sous le nom d’états, lui déféra même la couronne. Cet attentat est une nouvelle preuve de ce que j’ai souvent dit, qu’en Europe il n’y avait point de lois, et que presque tout se décidait suivant l’occurrence des temps et le caprice des hommes.

Alfonse le Sage fut réduit à la douloureuse nécessité de se liguer avec les mahométans contre un fils et des chrétiens rebelles. Ce n’était pas la première alliance des chrétiens avec les musulmans contre d’autres chrétiens, mais c’était certainement la plus juste.

Le miramolin de Maroc, appelé par le roi Alfonse X, passa la mer : l’Africain et le Castillan se virent à Zara, sur les confins de Grenade. L’histoire doit perpétuer à jamais la conduite et le discours du miramolin ; il céda la place d’honneur au roi de Castille. « Je vous traite ainsi, dit-il, parce que vous êtes malheureux, et je ne m’unis avec vous que pour venger la cause commune de tous les rois et de tous les pères. » Alfonse combattit[1] son fils, et le vainquit (1283) : ce qui prouve encore combien il était digne de régner ; mais il mourut après sa victoire.

Le roi de Maroc fut obligé de passer dans ses États : don Sanche, fils dénaturé d’Alfonse et usurpateur du trône de ses neveux, régna, et même régna heureusement.

La domination portugaise comprenait alors les Algarves, arrachées enfin aux Maures. Ce mot Algarves signifie en arabe pays fertile. N’oublions pas encore qu’Alfonse le Sage avait beaucoup aidé le Portugal dans cette conquête. Tout cela, ce me semble, prouve invinciblement qu’Alfonse n’eut jamais à se repentir d’avoir cultivé les sciences, comme le veulent insinuer des historiens qui, pour se donner la réputation équivoque de politiques, affectent de mépriser des arts qu’ils devraient honorer.

  1. L’éditeur des Œuvres de Voltaire en douze volumes in-8° propose de mettre : Alfonse combattit son fils, le vainquit, et lui pardonna, ce qui prouve, etc. Aucune des éditions que j’ai vues ne porte cette leçon. (B.)