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patrie, et la disputer aux Maures, que la voir envahie par des croisés.

(1114) Alfonse, surnommé le Batailleur, roi d’Aragon et de Navarre, prit sur les Maures Saragosse, qui devint la capitale d’Aragon, et qui ne retourna plus au pouvoir des musulmans.

(1137) Le fils du comte Henri, que je nomme Alfonso de Portugal, pour le distinguer de tant d’autres rois de ce nom, ravit aux Maures Lisbonne, le meilleur port de l’Europe, et le reste du Portugal, mais non les Algarves. (1139) Il gagna plusieurs batailles, et se fit enfin roi de Portugal.

Cet événement est très-important. Les rois de Castille alors se disaient encore empereurs des Espagnes. Alfonse, comte d’une partie du Portugal, était leur vassal quand il était peu puissant ; mais, dès qu’il se trouve maître par les armes d’une province considérable, il se fait souverain indépendant. Le roi de Castille lui fit la guerre comme à un vassal rebelle ; mais le nouveau roi de Portugal soumit sa couronne au saint-siége, comme les Normands s’étaient rendus vassaux de Rome pour le royaume de Naples, Eugène III confère, donne la dignité de roi à Alfonse et à sa postérité, à la charge d’un tribut annuel de deux livres d’or (ll47). Le pape Alexandre III confirme ensuite la donation moyennant la même redevance. Ces papes donnaient donc en effet les royaumes. Les états de Portugal, assemblés à Lamego, sous Alfonse, pour établir les lois de ce royaume naissant, commencèrent par lire la bulle d’Eugène III, qui donnait la couronne à Alfonse : ils la regardaient donc comme le premier droit de leur indépendance ; c’est donc encore une nouvelle preuve de l’usage et des préjugés de ces siècles. Aucun nouveau prince n’osait se dire souverain, et ne pouvait être reconnu des autres princes sans la permission du pape ; et le fondement de toute l’histoire du moyen âge est toujours que les papes se croient seigneurs suzerains de tous les États, sans en excepter aucun, en vertu de ce qu’ils prétendent avoir succédé seuls à Jésus-Christ ; et les empereurs allemands, de leur côté, feignaient de penser, et laissaient dire à leur chancellerie, que les royaumes de l’Europe n’étaient que des démembrements de leur empire, parce qu’ils prétendaient avoir succédé aux Césars. Cependant les Espagnols s’occupaient de droits plus réels.

Encore quelques efforts, et les musulmans étaient chassés de ce continent ; mais il fallait de l’union, et les chrétiens d’Espagne se faisaient presque toujours la guerre. Tantôt la Castille et l’Aragon étaient en armes l’une contre l’autre, tantôt la Navarre combattait