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le droit public de l’Europe, a fait voir enfin qu’il n’y avait rien de plus injuste que la guerre contre les Albigeois. On n’attaquait point des peuples rebelles à leur prince ; c’était le prince même qu’on attaquait pour le forcer à détruire ses peuples. Que dirait-on aujourd’hui si quelques évêques venaient assiéger l’électeur de Saxe ou l’électeur Palatin, sous prétexte que les sujets de ces princes ont impunément d’autres cérémonies que les sujets de ces évêques ?

En dépeuplant le Languedoc, on dépouillait le comte de Toulouse. Il ne s’était défendu que par les négociations. (1210) Il alla trouver encore dans Saint-Gilles les légats, les abbés, qui étaient à la tête de cette croisade ; il pleura devant eux : on lui répondit que ses larmes venaient de fureur. Le légat lui laissa le choix ou de céder à Simon de Montfort tout ce que ce comte avait usurpé, ou d’être excommunié. Le comte de Toulouse eut du moins le courage de choisir l’excommunication : il se réfugia chez Pierre II, roi d’Aragon, son beau-frère, qui prit sa défense, et qui avait presque autant à se plaindre du chef des croisés que le comte de Toulouse.

Cependant l’ardeur de gagner des indulgences et des richesses multipliait les croisés. Les évêques de Paris, de Lisieux, de Bayeux, accourent au siége de Lavaur : on y fit prisonniers quatre-vingts chevaliers avec le seigneur de cette ville, que l’on condamna tous à être pendus ; mais les fourches patibulaires étant rompues, on abandonna ces captifs aux croisés, qui les massacrèrent (1211). On jeta dans un puits la sœur du seigneur de Lavaur, et on brûla autour du puits trois cents habitants qui ne voulurent pas renoncer à leurs opinions.

Le prince Louis, qui fut depuis le roi Louis VIII, se joignit à la vérité aux croisés pour avoir part aux dépouilles ; mais Simon de Montfort écarta bientôt un compagnon qui eût été son maître.

C’était l’intérêt des papes de donner ces pays à Montfort ; et le projet en était si bien formé que le roi d’Aragon ne put jamais, par sa médiation, obtenir la moindre grâce. Il paraît qu’il n’arma que quand il ne put s’en dispenser.

(1213) La bataille qu’il livra aux croisés auprès de Toulouse, dans laquelle il fut tué, passa pour une des plus extraordinaires de ce monde. Une foule d’écrivains répètent que Simon de Montfort, avec huit cents hommes de cheval seulement, et mille fantassins, attaqua l’armée du roi d’Aragon et du comte de Toulouse, qui faisaient le siége de Muret ; ils disent que le roi d’Aragon avait cent mille combattants, et que jamais il n’y eut une déroute