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À la vérité le pape Innocent IV envoya quelques franciscains dans la Tartarie (1246). Ces moines, qui se qualifiaient ambassadeurs, virent peu de chose, furent traités avec le plus grand mépris, et ne servirent à rien.

On était si peu instruit de ce qui se passait dans cette vaste partie du monde, qu’un fourbe, nommé David, fit accroire à saint Louis, en Syrie, qu’il venait auprès de lui de la part du grand kan de Tartarie, qui s’était fait chrétien (1258). Saint Louis envoya le moine Rubruquis dans ces pays pour s’informer de ce qui en pouvait être. Il paraît, par la relation de Rubruquis, qu’il fut introduit devant le petit-fils de Gengis, qui régnait à la Chine. Mais quelles lumières pouvait-on tirer d’un moine qui ne fit que voyager chez des peuples dont il ignorait les langues, et qui n’était pas à portée de bien voir ce qu’il voyait ? Il ne rapporta de son voyage que beaucoup de fausses notions et quelques vérités indifférentes.

Ainsi donc, au temps que les princes et les barons chrétiens baignaient de sang le royaume de Naples, la Grèce, la Syrie, et l’Égypte, l’Asie était saccagée par les Tartares ; presque tout notre hémisphère souffrait à la fois.

Les moines qui voyagèrent en Tartarie, dans le XIIIe siècle, ont écrit que Gengis et ses enfants gouvernaient despotiquement leurs Tartares. Mais peut-on croire que des conquérants, armés pour partager le butin avec leur chef, des hommes robustes, nés libres, des hommes errants, couchant l’hiver sur la neige, et l’été sur la rosée, se soient laissé traiter, par des conducteurs élus en plein champ, comme les chevaux qui leur servaient de monture et de pâture ? Ce n’est pas là l’instinct des peuples du Nord : les Alains, les Huns, les Gépides, les Turcs, les Goths, les Francs, furent tous les compagnons, et non les esclaves, de leurs barbares chefs. Le despotisme ne vient qu’à la longue ; il se forme du combat de l’esprit de domination contre l’esprit d’indépendance. Le chef a toujours plus de moyens d’écraser que ses compagnons de résister ; et enfin l’argent rend absolu.

(1243) Le moine Plan-Carpin, envoyé par le pape Innocent IV dans Caracorum, alors capitale de la Tartarie, témoin de l’inauguration d’un fils du grand kan Octaï, rapporte que les principaux Tartares firent asseoir ce kan sur une pièce de feutre, et lui dirent : « Honore les grands, sois juste et bienfaisant envers tous ; sinon tu seras si misérable que tu n’auras pas même le feutre sur lequel tu es assis. » Ces paroles ne sont pas d’un courtisan esclave.