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pléer, il faut tant de hasards heureux, tant d’industrie, tant de siècles, qu’on n’imagine pas même comment les hommes en sont venus à bout. Quel saut de cet état à l’astronomie !

Longtemps les Chaldéens gravèrent leurs observations et leurs lois sur la brique, en hiéroglyphes, qui étaient des caractères parlants ; usage que les Égyptiens connurent après plusieurs siècles. L’art de transmettre ses pensées par des caractères alphabétiques ne dut être inventé que très-tard dans cette partie de l’Asie.

Il est à croire qu’au temps où les Chaldéens bâtirent des villes, ils commencèrent à se servir de l’alphabet. Comment faisait-on auparavant ? dira-t-on : comme on fait dans mon village, et dans cent mille villages du monde, où personne ne sait ni lire ni écrire, et cependant où l’on s’entend fort bien, où les arts nécessaires sont cultivés, et même quelquefois avec génie.

Babylone était probablement une très-ancienne bourgade avant qu’on en eût fait une ville immense et superbe. Mais qui a bâti cette ville ? je n’en sais rien. Est-ce Sémiramis ? est-ce Bélus ? est-ce Nabonassar ? Il n’y a peut-être jamais eu dans l’Asie ni de femme appelée Sémiramis, ni d’homme appelé Bélus[1]. C’est comme si nous donnions à des villes grecques les noms d’Armagnac et d’Abbeville. Les Grecs, qui changèrent toutes les terminaisons barbares en mots grecs, dénaturèrent tous les noms asiatiques. De plus, l’histoire de Sémiramis ressemble en tout aux contes orientaux.

Nabonassar, ou plutôt Nabon-assor, est probablement celui qui embellit et fortifia Babylone, et en fit à la fin une ville si superbe. Celui-là est un véritable monarque, connu dans l’Asie par l’ère qui porte son nom. Cette ère incontestable ne commence que 747 ans avant la nôtre : ainsi elle est très-moderne, par rapport au nombre des siècles nécessaires pour arriver jusqu’à l’établissement des grandes dominations. Il paraît, par le nom même de Babylone, qu’elle existait longtemps avant Nabonassar. C’est la ville du Père Bel. Bab signifie père en chaldéen, comme l’avoue d’Herbelot. Bel est le nom du Seigneur. Les Orientaux ne la connurent jamais que sous le nom de Babel, ville du Seigneur, la ville de Dieu, ou, selon d’autres, la porte de Dieu.

Il n’y a pas eu probablement plus de Ninus fondateur de Ninvah, nommée par nous Ninive, que de Bélus fondateur de Babylone. Nul prince asiatique ne porta un nom en us.

  1. Bel est le nom de Dieu. (Note de Voltaire.)