Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/499

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

réunissaient sous un kan. Les tribus voisines du Dalaï-lama l’adoraient, et cette adoration consistait principalement en un léger tribut ; les autres, pour tout culte, sacrifiaient à Dieu quelques animaux une fois l’an. Il n’est point dit qu’ils aient jamais immolé d’hommes à la Divinité, ni qu’ils aient cru à un être malfaisant et puissant tel que le diable. Les besoins et les occupations d’une vie vagabonde les garantissaient aussi de beaucoup de superstitions nées de l’oisiveté ; ils n’avaient que les défauts de la brutalité attachée à une vie dure et sauvage ; et ces défauts mêmes en firent des conquérants.

Tout ce que je puis recueillir de certain sur l’origine de la grande révolution que firent ces Tartares aux xiie et xiiie siècles, c’est que vers l’orient de la Chine les hordes des Monguls, ou Mogols, possesseurs des meilleures mines de fer, fabriquèrent ce métal avec lequel on se rend maître de ceux qui possèdent tout le reste. Cal-kan, ou Gassar-kan, aïeul de Gengis-kan, se trouvant à la tête de ces tribus, plus aguerries et mieux armées que les autres, força plusieurs de ses voisins à devenir ses vassaux, et fonda une espèce de monarchie, telle qu’elle peut subsister parmi des peuples errants et impatients du joug. Son fils, que les historiens européans appellent Pisouca, affermit cette domination naissante ; et enfin Gengis l’étendit dans la plus grande partie de la terre connue.

Il y avait un puissant État entre ces terres et celles de la Chine ; cet empire était celui d’un kan dont les aïeux avaient renoncé à la vie vagabonde des Tartares pour bâtir des villes à l’exemple des Chinois : il fut même connu en Europe ; c’est à lui qu’on donna d’abord le nom de Prêtre-Jean. Des critiques ont voulu prouver que le mot propre est Prête-Jean, quoique assurément il n’y eût aucune raison de l’appeler ni Prête ni Prêtre.

Ce qu’il y a de vrai, c’est que la réputation de sa capitale, qui faisait du bruit dans l’Asie, avait excité la cupidité des marchands d’Arménie ; ces marchands étaient de l’ancienne communion de Nestorius. Quelques-uns de leurs religieux se mirent en chemin avec eux, et, pour se rendre recommandables aux princes chrétiens qui faisaient alors la guerre en Syrie, ils écrivirent qu’ils avaient converti ce grand kan, le plus puissant des Tartares ; qu’ils lui avaient donné le nom de Jean, qu’il avait même voulu recevoir le sacerdoce. Voilà la fable qui rendit le Prêtre-Jean si fameux dans nos anciennes chroniques des croisades. On alla ensuite chercher le Prêtre-Jean en Éthiopie, et on donna ce nom à ce prince nègre, qui est moitié chrétien schismatique et moitié