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d’une partie de la Thrace et de la Thessalie. Cependant le patriarche latin, tout soumis qu’il était au pape, prétendait qu’il n’appartenait qu’à lui de couronner ses maîtres, tandis que le patriarche grec, siégeant tantôt à Nicée, tantôt à Andrinople, anathématisait et l’empereur latin, et le patriarche de cette communion, et le pape même. C’était si peu de chose que cet empire latin de Constantinople que Pierre de Conrtenai, en revenant de Rome, ne put éviter de tomber entre les mains des Grecs ; et après sa mort ses successeurs n’eurent précisément que la ville de Constantinople et son territoire. Des Français possédaient l’Achaïe ; les Vénitiens avaient la Morée.

Constantinople, autrefois si riche, était devenue si pauvre que Baudouin II (j’ai peine à le nommer empereur) mit en gage pour quelque argent, entre les mains des Vénitiens, la couronne d’épines de Jésus-Christ, ses langes, sa robe, sa serviette, son éponge, et beaucoup de morceaux de la vraie croix. Saint Louis retira ces gages des mains des Vénitiens, et les plaça dans la Sainte-Chapelle de Paris, avec d’autres reliques, qui sont des témoignages de piété plutôt que de la connaissance de l’antiquité.

On vit ce Baudouin II venir en 1245 au concile de Lyon, dans lequel le pape Innocent IV excommunia si solennellement Frédéric II. Il y implora vainement le secours d’une croisade, et ne retourna dans Constantinople que pour la voir enfin retomber au pouvoir des Grecs, ses légitimes possesseurs. Michel Paléologue, empereur et tuteur du jeune empereur Lascaris, reprit la ville par une intelligence secrète. Baudouin s’enfuit ensuite en France (1261), où il vécut de l’argent que lui valut la vente de son marquisat de Namur qu’il fit au roi saint Louis. Ainsi finit cet empire des croisés.

Les Grecs rapportèrent leurs mœurs dans leur empire. L’usage recommença de crever les yeux. Michel Paléologue se signala d’abord en privant son pupille de la vue et de la liberté. On se servait auparavant d’une lame de métal ardente ; Michel employa le vinaigre bouillant, et l’habitude s’en conserva, car la mode entre jusque dans les crimes.

Paléologue ne manqua pas de se faire absoudre solennellement de cette cruauté par son patriarche et par ses évêques, qui répandaient des larmes de joie, dit-on, à cette pieuse cérémonie. Paléologue se frappait la poitrine, demandait pardon à Dieu, et se gardait bien de délivrer de prison son pupille et son empereur.

Quand je dis que la superstition rentra dans Constantinople avec les Grecs, je n’en veux pour preuve que ce qui arriva en 1214.