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Ce soudan fut massacré par les mameluks, dont son père avait établi la milice. Le gouvernement, partagé alors, semblait devoir être funeste aux chrétiens. Cependant le conseil égyptien continua de traiter avec le roi. Le sire de Joinville rapporte que les émirs même proposèrent, dans une de leurs assemblées, de choisir Louis pour leur Soudan.

Joinville était prisonnier avec le roi. Ce que raconte un homme de son caractère a du poids sans doute ; mais qu’on fasse réflexion combien dans un camp, dans une maison, on est mal informé des faits particuliers qui se passent dans un camp voisin, dans une maison prochaine ; combien il est hors de vraisemblance que des musulmans songent à se donner pour roi un chrétien ennemi, qui ne connaît ni leur langue ni leurs mœurs, qui déteste leur religion, et qui ne peut être regardé par eux que comme un chef de brigands étrangers, on verra que Joinville n’a rapporté qu’un discours populaire. Dire fidèlement ce qu’on a entendu dire, c’est souvent rapporter de bonne foi des choses au moins suspectes. Mais nous n’avons point la véritable histoire de Joinville ; ce n’est qu’une traduction infidèle, qu’on fit, du temps de François Ier, d’un écrit qu’on n’entendrait aujourd’hui que très-difficilement[1].

Je ne saurais guère encore concilier ce que les historiens disent de la manière dont les musulmans traitèrent les prisonniers. Ils racontent qu’on les faisait sortir un à un d’une enceinte où ils étaient renfermés, qu’on leur demandait s’ils voulaient renier Jésus-Christ, et qu’on coupait la tête à ceux qui persistaient dans le christianisme.

D’un autre côté ils attestent qu’un vieil émir fit demander, par interprète, aux captifs s’ils croyaient en Jésus-Christ ; et les captifs ayant dit qu’ils croyaient en lui : « Consolez-vous, dit l’émir ;

  1. Deux éditions, consciencieusement et savamment annotées, furent publiées, en 1617, par Claude Mesnard, lieutenant en la prévôté d’Angers, et en 1668 par du Cange ; mais ils n’avaient point sous les yeux de manuscrit original. On n’en découvrit un qu’en 1700, et les bibliothécaires Mellot, Sallon et Capperonnier en donnèrent, en 1761, une édition qui a servi de point de départ aux éditions ultérieures, dont la plus complète est celle que F. Michel a publiée en 1858, avec des dissertations de M. Ambroise-Firmin Didot. On y trouve la prétendue proposition des émirs, mais rapportée comme un bruit, ainsi que Voltaire l’a judicieusement pensé : « Et, dit-on au roy que les amiraus avoient eu grant conseil de le faire soudanc de Babiloine. Et il me demanda si je cuidois que il eust pris le royaume de Babiloine, se ils li eussent présenté ; et je li dis que il eust moult fait que fol, à ce que ils avoient leur seigneur occis, et il me dit que vraiement il ne l’eust mie refusé. » (E. B.) — Il y a eu depuis une édition de M. N. de Wailly dont l’autorité est plus considérable.