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tou. Le roi anglais s’enfuit devant lui. Cette guerre fut suivie d’une paix utile (1241). Les vassaux de France, rentrés dans leur devoir, n’en sortirent plus. Le roi n’oublia pas même d’obliger l’Anglais à payer cinq mille livres sterling pour les frais de la campagne.

Quand on songe qu’il n’avait pas vingt-quatre ans lorsqu’il se conduisit ainsi, et que son caractère était fort au-dessus de sa fortune, on voit ce qu’il eût fait s’il fût demeuré dans sa patrie ; et on gémit que la France ait été si malheureuse par ses vertus mêmes, qui devaient faire le bonheur du monde.

L’an 1244, Louis, attaqué d’une maladie violente, crut, dit-on, dans une léthargie, entendre une voix qui lui ordonnait de prendre la croix contre les infidèles. A peine put-il parler qu’il fit vœu de se croiser. La reine sa mère, la reine sa femme, son conseil, tout ce qui l’approchait, sentit le danger de ce vœu funeste. L’évêque de Paris même lui en représenta les dangereuses conséquences ; mais Louis regardait ce vœu comme un lien sacré qu’il n’était pas permis aux hommes de dénouer. Il prépara pendant quatre années cette expédition. (1248) Enfin, laissant à sa mère le gouvernement du royaume, il part avec sa femme et ses trois frères, que suivent aussi leurs épouses ; presque toute la chevalerie de France l’accompagne. Il y eut dans l’armée près de trois mille chevaliers bannerets. Une partie de la flotte immense qui portait tant de princes et de soldats part de Marseille ; l’autre, d’Aigues-Mortes, qui n’est plus un port aujourd’hui.

La plupart des gros vaisseaux ronds qui transportèrent les troupes furent construits dans les ports de France. Ils étaient au nombre de dix-huit cents. Un roi de France ne pourrait aujourd’hui faire un pareil armement, parce que les bois sont incomparablement plus rares, tous les frais plus grands à proportion, et que l’artillerie nécessaire rend la dépense plus forte, et l’armement beaucoup plus difficile.

On voit, par les comptes de saint Louis, combien ces croisades appauvrissaient la France. Il donnait au seigneur de Valéry huit mille livres pour trente chevaliers, ce qui revenait à près de cent quarante-six mille livres numéraires de nos jours[1]. Le connétable

  1. Ou 169,000 livres, si l’on entend la livre numéraire d’or ; elle était alors à la livre numéraire d’argent à peu près dans le rapport de 21 à 18. Cette différence entre l’évaluation des livres numéraires en or ou en argent vient de ce que le rapport entre les valeurs des deux métaux n’était pas le même qu’aujourd’hui ; celle de l’or était plus faible. Par la même raison, il faut augmenter (voyez la note vers la fin du chapitre li) d’environ un septième les 540,000 livres léguées par Louis VIII à sa femme, s’il a entendu des livres numéraires d’or. (K.)