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une charrette. Le miramolin, ayant pitié d’eux, les fit rembarquer pour l’Espagne ; ils revinrent une seconde fois, on les renvoya encore. Ils revinrent une troisième ; l’empereur, poussé à bout, les condamna à la mort dans son divan, et leur trancha lui-même la tête (1218) : c’est un usage superstitieux autant que barbare que les empereurs de Maroc soient les premiers bourreaux de leur pays. Les miramolins se disaient descendus de Mahomet. Les premiers qui furent condamnés à mort, sous leur empire, demandèrent de mourir de la main du maître, dans l’espérance d’une expiation plus pure. Cet abominable usage s’est si bien conservé que le fameux empereur de Maroc, Mulei Ismaël, a exécuté de sa main près de dix mille hommes dans sa longue vie.

Cette mort de cinq compagnons de François d’Assise est encore célébrée tous les ans à Coïmbre, par une procession aussi singulière que leur aventure. On prétendit que les corps de ces franciscains revinrent en Europe après leur mort, et s’arrêtèrent à Coïmbre dans l’église de Sainte-Croix. Les jeunes gens, les femmes et les filles, vont tous les ans, la nuit de l’arrivée de ces martyrs, de l’église de Sainte-Croix à celle des cordeliers. Les garçons ne sont couverts que d’un petit caleçon qui ne descend qu’au haut des cuisses ; les femmes et les filles ont un jupon non moins court. La marche est longue, et on s’arrête souvent.

(1220) Damiette cependant fut prise, et semblait ouvrir le chemin à la conquête de l’Égypte ; mais Pélage Albano, bénédictin espagnol, légat du pape, et cardinal, fut cause de sa perte. Le légat prétendait que le pape étant chef de toutes les croisades, celui qui le représentait en était incontestablement le général ; que le roi de Jérusalem, n’étant roi que par la permission du pape, devait obéir en tout au légat. Ces divisions consumèrent du temps. Il fallut écrire à Rome : le pape ordonna au roi de retourner au camp, et le roi y retourna pour servir sous le bénédictin. Ce général engagea l’armée entre deux bras du Nil, précisément au temps que ce fleuve, qui nourrit et qui défend l’Égypte, commençait à se déborder. Le sultan, par des écluses, inonda le camp des chrétiens. (1221) D’un côté il brûla leurs vaisseaux, de l’autre côté le Nil croissait et menaçait d’engloutir l’armée du légat. Elle se trouvait dans l’état où l’on peint les Égyptiens de Pharaon quand ils virent la mer prête à retomber sur eux.

Les contemporains conviennent que dans cette extrémité on traita avec le sultan. Il se fit rendre Damiette ; il renvoya l’armée en Phénicie, après avoir fait jurer que de huit ans on ne lui ferait la guerre ; et il garda le roi Jean de Brienne en otage.