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lui coupa les bras et les jambes, et il expira en proie aux bêtes féroces.

Les sources de ces émigrations devaient tarir alors ; mais les esprits des hommes étaient en mouvement. Les confesseurs ordonnaient aux pénitents d’aller à la Terre Sainte. Les fausses nouvelles qui en venaient tous les jours donnaient de fausses espérances.

Un moine breton, nommé Elsoin, conduisit en Syrie, vers l’an 1204, une multitude de Bretons. La veuve d’un roi de Hongrie se croisa avec quelques femmes, croyant qu’on ne pouvait gagner le ciel que par ce voyage. Cette maladie épidémique passa jusqu’aux enfants. Il y en eut des milliers qui, conduits par des maîtres d’école et des moines, quittèrent les maisons de leurs parents, sur la foi de ces paroles : Seigneur, tu as tiré ta gloire des enfants[1]. Leurs conducteurs en vendirent une partie aux musulmans ; le reste périt de misère.

L’État d’Antioche était ce que les chrétiens avaient conservé de plus considérable en Syrie. Le royaume de Jérusalem n’existait plus que dans Ptolémaïs. Cependant il était établi dans l’Occident qu’il fallait un roi de Jérusalem. Un Émeri de Lusignan, roi titulaire, étant mort vers l’an 1205, l’évêque de Ptolémaïs proposa d’aller demander en France un roi de Judée. Philippe-Auguste nomma un cadet de la maison de Brienne en Champagne, qui avait à peine un patrimoine. On voit par le choix du roi quel était le royaume.

Ce roi titulaire, ses chevaliers, les Bretons qui avaient passé la mer, plusieurs princes allemands, un duc d’Autriche, André, roi de Hongrie, suivi d’assez belles troupes, les templiers, les hospitaliers, les évêques de Munster et d’Utrecht ; tout cela pouvait encore faire une armée de conquérants, si elle avait eu un chef ; mais c’est ce qui manqua toujours.

Le roi de Hongrie s’étant retiré, un comte de Hollande entreprit ce que tant de rois et de princes n’avaient pu faire. Les chrétiens semblaient toucher au temps de se relever ; leurs espérances s’accrurent par l’arrivée d’une foule de chevaliers qu’un légat du pape leur amena. Un archevêque de Bordeaux, les évêques de Paris, d’Angers, d’Autun, de Beauvais, accompagnèrent le légat avec des troupes considérables. Quatre mille Anglais, autant d’Italiens, vinrent sous diverses bannières. Enfin Jean de Brienne, qui était arrivé à Ptolémaïs presque seul, se trouve à la tête de près de cent mille combattants.

  1. Ce sont eux qu’on désigne ordinairement du nom de pastoureaux.