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mièrement, ils se firent payer quatre-vingt-cinq mille écus d’or, pour transporter seulement l’armée dans le trajet (1202). Secondement, ils se servirent de cette armée même, à laquelle ils joignirent cinquante galères, pour faire d’abord des conquêtes en Dalmatie.

Le pape Innocent III les excommunia, soit pour la forme, soit qu’il craignît déjà leur grandeur. Ces croisés excommuniés n’en prirent pas moins Zara et son territoire, qui accrut les forces de Venise en Dalmatie.

Cette croisade fut différente de toutes les autres, en ce qu’elle trouva Constantinople divisée, et que les précédentes avaient eu en tête des empereurs affermis. Les Vénitiens, le comte de Flandre, le marquis de Montferrat joint à eux, enfin les principaux chefs, toujours politiques quand la multitude est effrénée, virent que le temps était venu d’exécuter l’ancien projet contre l’empire des Grecs. Ainsi les chrétiens dirigèrent leur croisade contre le premier prince de la chrétienté.

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CHAPITRE LVII.


Les croisés envahissent Constantinople. Malheurs de cette ville et des empereurs grecs. Croisade en Égypte. Aventure singulière de saint François d’Assise. Disgrace des chrétiens.


L’empire de Constantinople, qui avait toujours le titre d’empire romain, possédait encore la Thrace, la Grèce entière, les îles, l’Épire, et étendait sa domination en Europe jusqu’à Belgrade et jusqu’à la Valachie. Il disputait les restes de l’Asie Mineure aux Arabes, aux Turcs, et aux croisés. On cultiva toujours les sciences et les beaux-arts dans la ville impériale. Il y eut une suite d’historiens non interrompue jusqu’au temps où Mahomet II s’en rendit maître. Les historiens étaient ou des empereurs, ou des princes, ou des hommes d’État, et n’en écrivaient pas mieux : ils ne parlent que de dévotion ; ils déguisent tous les faits ; ils ne cherchent qu’un vain arrangement de paroles ; ils n’ont de l’ancienne Grèce que la loquacité : la controverse était l’étude de la cour. L’empereur Manuel, au xiie siècle, disputa longtemps avec